[Chanson Culte #34] – Smack My Bitch Up de Prodigy : classes Techno, classes dangereuses

Prodigy - The Fat Of The LandL’histoire du groupe The Prodigy est à elle seule passionnante et il faudrait évidemment se reporter au livre de Martin Roach, The Prodigy, the Official Story – Electronic Punks, pour en apprécier toute la démesure et l’importance culturelle. Évoquer le groupe via l’un de ses titres les plus emblématiques, Smack My Bitch Up, est un choix délibéré (on aurait pu prendre Breathe ou Firestarter qui sont probablement de meilleurs morceaux, ou encore des titres de l’album Music for The Jilted Generation) qui permet de revenir sur deux éléments clés de l’histoire du groupe et des musiques électroniques : le combat entre la techno des champs (rave) et celle des canapés et des discothèques, d’une part, d’autre part, le caractère intrinsèquement scandaleux, anti-capitaliste (et punk) de cette musique qu’incarne jusqu’à son récent No Tourists le groupe de Liam Howlett.

Lorsque sort Smack My Bitch Up, accompagné de son clip indispensable réalisé par le suédois Jonas Akerlünd, nous sommes en 1997 et l’album Fat of The Land, sorti fin juin de cette même année, a déjà fait son office. L’album, le troisième du groupe, est un énorme carton et confirme la réception très favorable reçue trois ans avant par Music for The Jilted Generation, lequel avait permis à un public nouveau de situer la scène « hard dance » ou « big beat » sur la carte des musiques électroniques. Avec l’addition d’un guitariste (qui les suit en live mais intervient aussi en studio) et la figure centrale et emblématique de Keith Flint (la fusion de Bez des Happy Mondays et de Sid Vicious), la musique de Prodigy témoigne d’une reconversion possible et grand public de la scène rave dans un espace musical nouveau, subversif et anti-establishment. Dans le contexte de l’époque, l’essor du groupe se fait à contre courant de ce que les années précédentes avaient encouragé, à savoir le nettoyage commercial et marketing de l’image associée aux musiques électroniques. Encore nouvelles et à l’époque associées aux classes dangereuses, les musiques électroniques (qui, dès l’origine, ont pourtant eu une veine « intellectuelle » marquée et une forme populaire via certains producteurs pionniers) sont mal considérées. Elles sont associées à la jeunesse. Elles sont accusées d’être peu mélodiques, honnies par les partisans des vrais instruments, des vrais compositeurs et de la vraie musique. Certains critiques rock ont vis à vis de l’électro un mouvement de recul proches de celui qu’avaient pu avoir les amateurs de musique classique face à l’émergence du genre à guitares dans les années 50. La musique électronique, enfin, est associée encore à la consommation de drogue et à une forme de dépravation qui entoure son écoute en club ou pire dans les raves party, ces grands raouts que personne ne connaît mais que tout le monde redoute. Au milieu des années 95, l’industrie profite d’un appel d’air pour privilégier des musiques électroniques non-disruptives, plus intellectuelles et moins agressives pour conquérir de nouveaux marchés. IDM (intelligent dance music) s’impose à compter de 1993 avec l’émergence de certains figures clés élevées au rang de génie comme Richard D. James d’Aphex Twin, en même temps qu’est mise en avant (en France d’abord pour mondialement) la mouvance dite French Touch, c’est-à-dire une musique sophistiquée, populaire, dansante mais bourgeoise (dans ses attributs) qui conserve quelques attributs subversifs du genre (l’agitation corporelle liée au dance-floor) mais apparaît d’emblée comme moins scandaleuse. En 1997, la French Touch est à son apogée en tant que mouvement avec Air, Daft Punk mais aussi d’autres groupes comme Etienne de Crécy, Demon ou Alex Gopher. Fat Boy Slim sortira en octobre 1998 son You’ve Come A Long Way, Baby qui achèvera de ramener le big beat outrancier dans le champ des musiques qu’on peut déguster en famille. Dans ce grand mouvement qui oppose les tenants d’une électro dangereuse et punk et ceux d’une techno qui serait une forme de nouveau jazz, la musique de Prodigy, par le succès qu’elle rencontre, fait tâche.

Défonce ta nana

Smack My Bitch Up déboule dans ce cadre comme un sommet de subversion. Musicalement, le morceau est un sacrilège bâti sur des samples. On accusera Howlett de ne rien faire lui-même. Les paroles proviennent d’un sample piqué à Kool Keith sur une chanson baptisée Give The Drummer Some. Le groupe change la phrase initiale « Switch up change my pitch up » / « Smack my bitch up, like a pimp,… » en un mantra à la signification plus qu’incertaine qui constituera la seule ligne de texte du morceau : « Change my pitch up / Smack my bitch up », soit littéralement quelque chose comme « j’accélère la vitesse »/ « je vis à fond »/ « j’explose/j’embrasse/je drogue ma gonzesse » (selon les interprétations possibles). L’altération est évidemment un coup de génie que va sublimer le clip de Jonas Akerlünd sur lequel on reviendra. La chanson embarque un sample de Kool & the Gang, un sample de Randy Weston et aussi un bout de Bulls on Parade de Rage Against The Machine et enfin un extrait de House of Rising Funk du groupe Afrique. Ce qu’on en retient, c’est évidemment sa force de frappe, la puissance des basses et son martèlement hypnotique qui renvoie parfaitement à l’errance nocturne et à la pérégrination décadente du clip. Le génie du morceau repose dans l’association d’un beat simple et à éclipses et d’une ligne de texte choc et qui se complexifie toute seule au fil de la répétition. En tant que telle, la subversion et la capacité de dérangement du morceau ne viennent pas de la structure elle-même mais de l’effet produit par l’auditeur sur lui-même. Et c’est exactement ce que reprochent les gens : la musique électronique telle que la pratique The Prodigy est une musique d’ensauvagement, une musique qui libère la sauvagerie et la barbarie en l’homme tandis que la French Touch s’adresse à un être festif mais qui reste civilisé et en contrôle de lui-même. Si l’on ajoute à cela l’ambiguïté féministe du « je rétame ma nana », qui ne tiendrait pas cinq secondes aujourd’hui, on tient là un titre punk parfait, ouvert, détestable et infectieux au sens où il permet de contaminer la jeunesse presque malgré elle. Avec Fat of The Land, difficile de voir d’où vient la charge. Le disque est produit par l’indépendant britannique XL avec des moyens réduits mais repris aux États-Unis par Maverick, une maison de disques fondée, entre autres, par Madonna et la Time Warner. A l’époque, ce qui dérange (on l’a vu avec le grunge et Cobain mort deux ou trois ans avant), peut aussi s’avérer rémunérateur. Transformer Prodigy en un groupe de stades est un mouvement qui en intéresse plus d’un. Mais si la chose arrive bien, elle ne se fait pas, selon les canons habituels, en lessivant les aspérités du groupe mais bien en les partageant au grand jour pour en accentuer le caractère et l’authenticité.

Ceux qui voient des complots partout diront que Prodigy s’est  en partie fait avoir. Mais la réalité est ailleurs. En 1997, Prodigy le groupe est un vrai poil à gratter et un danger pour l’ordre établi. Certes, on commence à manufacturer le produit Keith Flint et à marketer la subversion comme on sait le faire. Mais il n’en reste pas moins que l’irruption de tels énergumènes, la mise en avant de leurs supporteurs et d’une musique si radicalement nouvelle produit un effet politique majeur : celui de faire prendre conscience au pays (et au monde occidental) où en est l’adhésion réelle à son rêve d’enrichissement capitaliste. La génération des jeunes qui écoute Prodigy en 1997 et qui écoutera The Streets et quelques autres quatre ou cinq ans plus tard témoigne du désenchantement d’une partie importante de la population pour la vie rangée (et matérialiste) qui est proposée comme unique horizon aux membres des classes moyennes et moyennes inférieures. L’ennui n’est plus quelque chose d’acceptable, même s’il est le seul à pouvoir garantir une subsistance correcte. Le capitalisme européen a échoué et n’est plus assez puissant pour fournir sur place une main d’oeuvre docile et compétitive dans la durée. Le symptôme Prodigy est ainsi, en cette fin des années 90, le produit et l’annonce d’une dissolution du contrat social qui mettait le travail au coeur du système de vie. Un nouvel hédonisme (cantonné au cercle restreint des ravers puis étendu plus largement à la quasi totalité des jeunes qui ne figurent pas parmi les « élites de la nation ») voit le jour où le binge drinking et l’abrutissement par la fête, l’insouciance et une forme de jmenfoutisme font loi. Prodigy prend ainsi sur lui les critiques de l’Ancien Monde qui considèrent que ces jeunes n’ont aucune ambition et aucune ambition politique, alors que la portée de leur déchaînement est foncièrement révolutionnaire. Le mouvement qui suit essaiera de cantonner cette défection aux samedis et dimanche, comme on essaie aujourd’hui de contenir les gilets jaunes aux pauses dominicales. La contamination témoigne d’une victoire de la culture de l’underground sur la culture dominante. Ainsi, l’échec politique de Prodigy se prolonge ainsi par le renoncement à l’étincelle magnifique qu’appelait de ces voeux le morceau Firestarter. D’étincelle, il n’y aura pas en dehors des cercles qui font l’entertainment.  Le mouvement (dance, punk, rave) est contenu comme les précédents dans les limites de la société du spectacle.

Punks à cheveux verts et gilets jaunes

La tentative de faire passer le message Prodigy pour un message « bas du front » aboutit à une impasse que déjouait déjà le choix d’un clip infiniment plus intelligent et subtil que ce qu’on en a dit. Il faut lire en détail cet article qui reprend la genèse du clip de Smack My Bitch pour comprendre combien les images disent plus que la musique elle-même. Inspiré d’une vraie virée à Copenhagen du réalisateur, le clip fait penser à l’Irréversible ou Enter the Void  (2010) de Gaspar Noé (2002), à Trainspotting (1996)ou aussi bien à la série des Very Bad Trip (2009). L’esthétique est proche de celle mise en oeuvre par Darren Aronofsky sur son Requiem for A Dream (2000), mélange d’images cascadées et speedées filmées dans un dispositif astucieux de caméra subjective. Entre la drogue, le sang et bien sûr le sexe, et le retournement final (le point de vue est…. féminin), le clip est un miracle et une superbe création graphique, choquante et qui devient presque morale dans le renversement du sexe final du protagoniste. C’est ce clip, arrivé là presque par hasard (parce qu’il plaisait au groupe), qui sauve finalement Smack My Bitch Up de l’opprobre en déjouant (partiellement) l’accusation de sexisme et de misogynie suggérée par les paroles. Le groupe dira qu’il s’agissait d’une remarque humoristique mais aussi d’une allusion au gangsta rap et en aucun cas d’une incitation à la violence. La force du clip est accentuée par son naturalisme, justifiant que le morceau et son illustration aient été élus ensuite « le morceau dance le plus important de l’histoire ».

Vingt ans plus tard, Smack My Bitch Up sonne encore comme un morceau décisif, pas tant musicalement que sociologiquement et sur ce qu’il a pu impliquer. On désespère qu’aucun titre qu’il fut de RnB, nouveau genre dominant, rock ou dance, n’ait plus aujourd’hui le pouvoir de déclencher un tel raz de marée ou ne sois pas capable en l’état de dire autant de choses sur l’évolution de la société. Même le rap qui aurait pu poser un temps à cette lucidité visionnaire n’est plus aujourd’hui suffisamment coté et fédérateur pour dire l’avenir. C’est évidemment bien dommage et bien moins marrant qu’hier. On ne se défie plus tant des punks à cheveux verts et des Droogies que des gilets jaunes du coin de la rue. A partir de là, on fera la révolution uniquement le samedi soir et les jours fériés, s’il n’y a rien de mieux à faire.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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