Tout y est. Le rythme, le style, l’énergie à revendre. On ne sait pas encore si les Snapped Ankles concourront un jour pour le titre de meilleur groupe du monde (c’est peu probable) mais ils proposent aujourd’hui en live un spectacle d’une densité saisissante, surprenant, radical et qui suffirait à ranimer un bois mort et à lui rendre la vigueur d’une plante tropicale. Au sortir d’une heure et quart de concert, on sent la vie qui fourmille en nous, le fluide végétal qui nous gonfle de sève, les bras, la tête et tout ce qui nous tient lieu d’organes reproductifs. C’est un éveil, un déchaînement, une bonne blague qui met en branle notre corps malgré nous, une bonne dose de vitamines, de vitalité amnésique mais aussi une déferlante de rave music psychédélico-synthétique, de art rock/punk fun et politique qui nous ramène au temps du punk et des soirées champêtres.
Le public est dense dans une Maroquinerie en feu. Des types surfent sur une forêt de bras tendus tandis qu’Austin (on l’appelle par son prénom mais on ne connaît rien de lui, ni visage, ni vraie voix, ni d’où il vient) fend la foule avec son synth-bûche fourchu, au bout duquel est entortillé avec une liane, son micro. Les Snapped Ankles entrent sur scène sur un long tapis rouge de beats ambient. Le ton est plutôt downtempo, hypnotique, sombre, tandis que les musiciens-arbres rejoignent leur poste de travail. Consoles et synthés, à gauche et au centre, batterie (Long, c’est son nom) sur le flanc droit. Le chanteur est classiquement au milieu, placé entre ses deux micros, et une console à main droite, technique qui permet d’amplifier/modifier la voix et que pratiquait également le facétieux maître de la répétition Mark E. Smith. On a longtemps tenu les Snapped Ankles pour des The Fall forestiers, des mecs déguisés en costumes de chasse, coiffés d’une sorte de poulpe casquette végétale qui leur dégouline sur le visage (masqué, occulté par ce qui pourrait être des lunettes de ski ou un casque), donnant à leur apparence générale l’aspect de l’Épouvantail dans Batman. C’était avant qu’Hard Times Furious Dancing ne fasse disparaître les dernières traces de rock de leur musique. Le groupe évolue maintenant dans un environnement strictement synthétique, bastonnant du beat par tous les pores, dans un registre qui évoque plus Prodigy qu’autre chose. Le mouvement néo-rave rassemble les new age travellers et les nostalgiques de Madchester. Il est mâtiné chez les Snapped Ankles d’une forme de folie psychédélique qui ne change pas la nature vitaliste et dance de ce qu’ils jouent. L’esprit punk et garage reste vivace néanmoins et transpire à travers les mantra politiques que le groupe entonne et qu’un drap(eau) de scène énonce : “Comment va-t-on payer le loyer ?”, ramenant l’intention au ras des pâquerettes mais aussi à l’essentiel. Tout est ici question de survie : survie du (souffle) vert contre le (dollar) vert, survie de l’indépendance et de la liberté, survie face aux “corporations”, aux politiques déphasés, et on en passe. La folie des Snapped est une folie de résistance qui est à hauteur d’homme, une folie quotidienne, désespérée, radicale, rigolarde mais qui sent bon le populisme et la vie de tous les jours.

La veste tombe assez vite laissant apparaître un uniforme coloré et presque sportif qui ressemble, dans l’orange et bleu, à la tenue voyante des mecs qui bossent le long des autoroutes pour ne pas se faire renverser. Mais les rôles sont inversés. Ce sont les Snapped qui renversent la salle et retournent les cerveaux. La nappe s’anime et les phasmes balancent une purée de big beat, option trance maniaque, sur laquelle Austin vocifère ses vocaux transformés. Le groupe joue quelques standards tirés de Forest of Your Problems comme le toujours efficace Rythm is Our Business ou vers la fin une version à rallonge d’un incendiaire Shifting Basslines from the Cornucopians. Mais ce sont finalement les nouveaux morceaux qui marquent les esprits : Pay The Rent bien sûr et une version vraiment fantastique et terrifiante de Personal Responsabilities, étirée sur 7 ou 8 minutes. La charge contre les “corporations” et les grandes entreprises est redoutable et engagée avec hargne et conviction. Le morceau virevolte, s’interrompt, repart et emporte tout sur son passage achevant de faire basculer une foule déchaînée. Une petite fille de six ou sept ans participe au pogo périlleux juchée sur les épaules de son père. Un type perd sa godasse et la retrouvera intacte à la fin du concert. Les couples s’enlacent et le public s’engage, poussé par le groupe, à une version participative d’un Raoul furieux et impétueux comme un soir de tempête.

La mise en place est formidable et on atteint bientôt un état de communion rythmique assez peu courant entre la musique du groupe et un public en transe. Des mecs font la mouette, d’autres aboient comme des chiens. Austin demande aux gens du fond de secouer la main pour jouer aux touristes. Et tout fonctionne comme sur des roulettes, effaçant progressivement la barrière entre les maîtres de cérémonies et un public qui oublie son âge, sa position sociale et presque pourquoi il est là. Les Snapped Ankles auraient fait fureur à l’âge des ecstas et des gobe-rêves. Ils offrent à leur public une fenêtre sur un lâcher prise libertaire et transgressif. Les textes politiques sont repris en chœur parfois mais presque éclipsés par l’euphorie ambiante. I Want My Minutes Back. Le temps est répandu sur le sol. Puis scotché au mur, la langue pendante et les bras ballants. C’est un foutu miracle. Ceux qui ronchonnaient sur le manque de chansons et de mélodies du groupe se sont trompés sur toute la ligne. Dans le grand bordel proposé par le groupe, tout est paradoxalement très clair, bien étagé et formidablement interprété. L’unité du groupe est aussi solide que leur anonymat. La répétition qui est au cœur du travail du groupe n’installe aucune monotonie et est riche de 1001 déclinaisons, comme si les coups de marteau étaient différents à chaque fois. La seule déception viendra peut-être, au final, de l’absence de rappel. C’est à n’y rien comprendre. Mais il faut bien que cette affaire là s’arrête et un titre de plus n’y aurait rien changé. Cela s’arrête comme ça a commencé. Par un salut amical et une sorte de crise cardiaque brutale, comme si on redescendait vite fait, seulement animés par l’envie d’y revenir.
Ces mecs sont des fous géniaux. Ils ne sont jamais meilleurs que lorsqu’ils évoluent comme à la Maroquinerie dans une salle aux dimensions modestes et un brin caverneuse. La communauté des amis des arbres est plus forte et soudée que jamais. Nous sommes tous de petits hommes verts.
Photos : BB

