Teenage Bed / Pause Printemps
[Howlin’ Banana / Pale Figure / Figures Libres]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Teenage Bed - Pause PrintempsLe monde des musiques notamment indépendantes est peuplé de personnages aux profils très variés. Simple amateurs, intermittents ici, galériens ailleurs voire parfois professionnels de la profession par opportunisme ou travail acharné, ils sont souvent le quidam de l’appartement d’en face ou de temps en temps l’apprentie ou authentique rock star un peu tête-à-claque mais il arrive parfois qu’entre les deux, émergent de véritables personnalités attachantes. Nathan Leproust fait indéniablement partie de cette catégorie, figure discrète et singulière, incarnation d’une certaine bonhommie un peu slacker portée pas une voix non pas inédite mais plutôt rare, dont la parenté serait à chercher du côté d’Alain Bashung ou de Bertrand Belin ; grave donc, mais aussi étouffée, quelque peu lymphatique, reconnaissable au premier coup d’oreille et surtout, surtout, terriblement séduisante. Voilà plusieurs années maintenant qu’il la trimballe sous le nom de Teenage Bed, d’abord sous forme de cassettes auto-produites puis d’un premier véritable LP, le salué Grand Val à l’ambition somme toute mesurée mais enfin assumée, tous sortis sur son propre label Pale Figure (auquel on doit quelques fameuses compilations générationnelles) qui s’associe cette fois avec le parisien Howlin’ Banana et Figures Libres, le label des Rockomotives de Vendôme pour sortir cette Pause Printemps peu avare de surprises.

Si Nathan Leproust est un adepte inconditionnel d’une esthétique lo-fi dépouillée, ça n’est pas tant pour ce qu’elle porte comme influences musicales que pour la liberté fondamentale qu’elle lui octroie : être d’ici (Lorient, Le Mans) ou d’ailleurs (Brest, Philadelphie), voyager et tourner léger, s’installer quelques temps chez les uns et les autres, composer en fonction des lieux et des rencontres et enregistrer à l’avenant, de façon artisanale, sans trop se soucier des conformités d’un milieu qui, parfois sans forcément le vouloir, en porte énormément. Un mode de vie et de fonctionnement qui lui permet sur Pause Printemps de s’aventurer sur deux territoires d’importance majeure qui confèrent à sa musique une véritable personnalité de plus en plus affirmée : l’usage du français et une direction musicale beaucoup moins folklo-centrée.

Soyons clairs : ni l’anglais, ni le folk lo-fi ne nuisaient aux compositions dépouillées du Teenage Bed d’avant mais Grand Val dans son intégralité, malgré déjà une belle variété d’intentions et un recours non négligeable aux claviers ne parvenait pas à complétement tenir les promesses entrevues, notamment sur l’un de ses singles, La Violence, de toute beauté ; ce que Pause Printemps réussit de toute évidence beaucoup mieux. C’est un vieux débat qui n’a d’ailleurs même pas vocation à être tranché mais on apprécie quand les musiciens d’ici assument leur langue, son vocabulaire riche, sa musicalité indéniable que des générations d’auteurs et de poètes ont contribué à démontrer. Franchir le pas sur l’intégralité de l’album est une façon de reconnaitre que oui, le français, ici souvent en vers courts et secs, tranchant avec la nonchalance de leur interprétation, s’adapte comme une évidence à la musique toute en rondeurs douces de Nathan Leproust.

Si la guitare folk, dans son plus simple appareil, reste l’instrument de prédilection d’un Teenage Bed en pleine maturation, l’électricité et la rythmique conduisent Pause Printemps sur d’autres territoires qui rappelleront sans le moindre doute le slow-core essentiel de Bedhead (Décembre tendu et électrique mais traversé de nappes aériennes). Plus proche de nous, cet album évoquera aussi la musique d’un autre de ces personnages particulièrement attachants et sincères, adepte lui aussi de cette musique trainant son spleen mid-tempo sur des chansons à forte valeur émotionnelle, l’irlandais Joel Johnston dont nous suivons avec grand intérêt les aventures musicales sous le nom de Far Caspian ; en témoigne plus particulièrement Récifs, débonnaire mais virevoltant tube de poche de l’album sur lequel on vient très volontiers s’écraser.

Nerveux mais sans grande colère, pop mais sans excès de jovialité, Pause Printemps jouit d’une jolie richesse d’intentions et d’ambiances. Le Rythme Des Marées est un superbe titre ambiant aux connotations maritimes sur lequel à un long drone continu répondent quelques beats ou notes de piano posées avec la parcimonie de ceux qui savent prendre le temps de contempler le silence. Guère plus enlevés, avec leur orgues façon Lesneu, Dedans Dehors ou Parler Bien empruntent au brestois son goût des chansons lentes et tristes qui trainent leur peine sous les ploc ploc d’une pluie qui mouille jusqu’au cœur. Quand change le rythme, on se retrouve face à un Trompe L’Oeil qui commence sur un petit motif désaccordé avant de monter tranquillement instrument après instrument sur un rythme chaloupé mais qui, au lieu de s’envoler en bonne et due forme, s’achève en un coïtus interruptus digne de Guided By Voices, jouant sans vergogne avec nos frustrations. Mais c’est en réalité pour mieux faire résonner l’orage électrique qui éclate alors sur le très beau Moindre Effort aux faux airs de déclaration d’intention ou sur le fort bien construit Cadence qui nous emporte dans les hésitations du musicien, entre envies d’électro et retour aux sources sûres du folk avant lui aussi d’exploser sans vraiment choisir. Plus surprenant, planté en milieu d’album, Pause Printemps, pause (quasi) instrumentale intrigue par ses airs de générique poppy absolument charmant que l’on aurait presque mieux vu en fin de disque. Il témoigne en tout cas de la capacité de Teenage Bed à aller explorer des territoires bien différents sans rien perdre de sa capacité à nous embarquer dans ses pas. Mais c’est en un paisible Naufrage que s’achève l’album, superbe collage fait de bric et de broc autour d’une petite ritournelle de guitare en trois temps.

Si Grand Val était un album prometteur, premier véritable essai au long cours de Teenage Bed, Pause Printemps est sans conteste de la trempe des promesses tenues. Non seulement il inscrit pour de bon Nathan Leproust dans le paysage musical d’ici, mais il démontre qu’une production à forte connotation américaine peut tout à fait se conjuguer en français dans le texte décuplant ainsi la singularité d’un chanteur et musicien complétement attachant. Malgré son esthétique lo-fi forcément quelque peu minimale, il se savoure aussi dans ses richesses d’ambiances, de tempo et de bonnes idées à travers lesquelles transpirent les libertés que s’accorde le musicien. Un de ces disques discret de janvier qui marquera à coup sûr toute l’année, et pas que.

Tracklist
Liens
01. Décembre
02. Trompe L’Oeil
03. Moindre Effort
04. Récifs
05. Le Rythme Des Marées
06. Pause Printemps
07. Dedans Dehors
08. Parler Bien
09. Cadence
10. Naufrage
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