The Chills / Spring Board : The Early Unrecorded Songs
[Fire Records]

7.9 Note de l'auteur
7.9

The Chills - Spring Board : The Early Unrecorded SongsQu’un chanteur décédé de frais sorte un album impeccable de 20 morceaux dont le dernier s’intitule I Dont Want To Live Forever dit assez bien le caractère incongru de l’exercice. Est-ce qu’on écouterait ce disque de la même manière si Martin Phillipps, le seul membre permanent du groupe néo-zélandais, n’était pas mort “de manière inattendue” (comme le précisait le communiqué de presse) en juillet dernier ? Est-ce qu’on trouverait cela aussi bon ? Ou moins bien ?

Sans doute que oui. Spring Board : the early unrecorded Songs ressemble vraiment à un disque d’un type et d’un groupe qui seraient vivants et avec l’avenir devant eux. La disparition soudaine de Martin Phillipps fait que le disque est officiellement inachevé et ne correspond sans doute pas tout à fait à ce qui aurait pu sortir s’il avait survécu. L’initiative dans laquelle il s’était engagé était en soi singulière puisque les chansons qui sont présentées ici sont des morceaux que The Chills et donc Phillipps a écrit et travaillé entre sa formation (disons en 1980) et la sortie officielle de son premier album… sept années plus tard. On ne va pas revenir ici sur l’histoire compliquée et contrariée d’un groupe dont les contours sont assez flous pendant plusieurs années, qui change de nom l’espace de quelques mois (A Wrinkle In Time) et qui vit d’échanges incestueux et fructueux avec d’autres collectifs comme The Clean. Le groupe signe quelques (premiers) singles en 1982 avant de se mettre en pause, se reformer, migrer à Londres, d’évoluer encore et enfin de connaître un certain succès dans son pays (la Nouvelle Zélande) avec ses deux premiers albums.

Martin Phillipps, après Scatter Brain (2021), Snow Bound (2018) et Silver Bullets (2015), ce dernier intervenant après quasiment 20 ans de silence, a passé du temps à fouiller ses archives. Il s’est ainsi attaché à retrouver des compositions nées quelque part au début des années 80 (il avait alors vingt ans à peine) et qui n’avaient jamais été capturées, ni même travaillées en studio. On ne sait pas trop d’où venaient ces chansons, ni dans quelle mesure elles ont été réécrites, transformées, améliorées par le traitement que leur a fait subir leur auteur à quatre décennies de distance mais le résultat est saisissant et d’une fraîcheur assez extraordinaire. La musique de The Chills a depuis ses débuts toujours eu cette caractéristique de dégager beaucoup d’énergie, de lumière, de joie, même lorsqu’elle était résolument triste ou nostalgique. On n’a jamais eu de mal à positionner le groupe quelque part entre les Go-Betweens et les Modern English. The Chills a toujours eu la légèreté, l’élégance et le raffinement pop des premiers, avec l’efficacité, un peu plus mécanique (et donc un peu moins géniale que les Australiens) et l’évidence tubesque des seconds. Spring Board est un disque qui sonne formidablement bien, clair et optimiste. Dolphins, à l’ouverture, est conquérant et flamboyant comme du My Life Story. On retrouve au fil des titres l’énergie communicative du groupe, cette capacité à réfléchir sur ce qui fait la vie, ce qui nous motive et nous décourage, la vie quotidienne et les aléas qui la contrarient. Les enregistrements sont variés, parfaitement maîtrisés et avec des tempos adaptés aux situations. On adore If This World Was Made For Me et ses incertitudes, tout autant le formidable Watching Old Home Movies, dont on aimerait beaucoup voir comment il a été réécrit par Phillipps. Ce morceau pourrait servir de bon résumé au travail réalisé ici : soutenir le dialogue dans le temps entre Phillipps et celui qu’il a été, mesurer le chemin parcouru, ce qui s’efface, ce dont on se souvient, le tout appliqué à une carrière bizarre, brillante mais aussi dominée par de longues éclipses. Avec le recul (et la mort), on ne sait même pas quel statut accorder au groupe, si ce n’est rappeler avec insistance le plaisir infini qu’on a toujours eu à l’écouter et à partager quelques semaines/mois de vie avec eux.

Sur Such Self Pity, un titre enlevé mais plein de questions existentielles, Phillipps chante «Wouldn’t you like to save me when i’m down ?/ Would’nt you like to change me when i’m down» comme un geste d’amour et un appel à l’aide. Il évoque sur ce titre son (ancienne) addiction à la drogue, laquelle a failli à travers l’hépatite C venir à bout de lui durant des années, avant qu’un traitement lui offre le répit qui lui aura permis de revenir aux affaires dans les années 2010. A l’image des albums du groupe, Spring Board regorge de titres excellents (le très rock Jelly Head par exemple), qui sont à la fois remarquables mais tellement classiques et presque dans le ton de ce qu’on attend du groupe, qu’on a toujours eu tendance à en négliger la qualité. On peut se dire que c’était une erreur aujourd’hui qu’on sait qu’il n’y aura plus jamais rien d’autre, plus jamais de morceaux joueurs et construits aussi étrangement et sûrement que l’excellent Slime, plus de morceaux aussi génialement définitifs que I Dont Want To Live Forever.

Vivre à jamais. Vivre pour toujours. Sans doute y a-t’il des milliers de manières d’y parvenir sans s’ennuyer, perdre son temps ou souffrir. Écouter The Chills est l’une d’entre elles. On aurait pu réaliser ça avant mais c’est trop tard. Comme souvent quand les gens partent, on s’aperçoit qu’on ne les avait pas aimés comme il faut. On s’en souviendra désormais à chaque fois qu’on écoutera cet ultime disque de l’homme « qui voulait mourir vivant ». I’m going to die alive !, sont les derniers mots chantés par Phillipps sur le disque. Avec Spring Board, le pari est relevé haut la main, haut les cœurs.

Tracklist
01. Dolphins
02. Learn To Try Again
03. If This World Was Made For Me
04. Juicy Creaming Soda
05. I’ll Protect You
06. And When You’re There
07. Declaration
08. Stay Longer
09. Slime
10. Steel Skies
11. Jellyhead
12. Such Self Pity
13. Meet My Eyes
14. Bad Eggs
15. Lion Tamer
16. The Other
17. Since You Left Me
18. Watching Old Home Movies
19. I Saw Your Silhouette
20. I Dont Want To Live Forever
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