“Les oreilles sont deux microphones et on a commencé par-là” disait lors d’un entretien Ralf Hütter de Kraftwerk. La musique d’Uman parait d’autant plus légitime, tant celle-ci est porteuse d’images et d’un chant du monde difficilement saisissable par le verbiage. Les frère et sœur Jean ont toujours eu ce talent pour capter les senteurs et climats glanés au fil des périples, physiques comme imaginaires – à vrai dire, Jules Verne pouvait tangiblement dresser des mondes exotiques sans avoir mis les pieds en dehors de son bureau, non ? – et les convertir en sonorités dresseuses d’univers, instantanément évocatrices et pourtant… si difficilement exprimables en dehors de la langue musicale. Cela tombe bien : Unimaginable est le titre de leur septième album, celui d’une carrière de 35 ans sans véritable fausse note.
Mise en éveil
Pourtant, comme on l’évoquait avec le single de proue Mind’s Renaissance, c’est dans des eaux soucieuses que baigne Uman, dont on tardait à apercevoir après l’ambitieux Âme sœur (2024). On retrouvera l’excellent gimmick du sifflement parsemant l’album entier, rappelant ainsi Les Compères Vladimir Cosma et le motif de Djik, conférant une inquiétude, une mélancolie à laquelle on est plus habitué avec le duo. Est-ce la crainte du temps qui se couvre, ou des mauvais temps qui arrivent ? On est dans les coteaux en octobre, l’air des herbiers apporte son voile d’anxiété blanche. Uman la joue étanche. Le duo nous déçoit peu, se montrant Indomptable! même quand il en a l’occasion sur cette piste un peu plus faiblarde, frôlant parfois le kitsch assumé de par l’attirail world music mobilisé. Sur Ambéléssé, on navigue comme dans une toile d‘Henri Rousseau : critiquer le douanier pour la naïveté de son pinceau n’est pas injuste, mais ne le résumer qu’à cela semble une faute. La nature est extatique, mais loin d’être innocente : ici, un python frémit. Il y a chez Uman une force du naïf, d’abord fièrement assumée pour ce qu’elle est – du beau naïf, qui plus est jouxtée à d’autres forces, celles du rêve et d’un émerveillement intarissable. Plus clairement, on est dans un conte sans pour autant être pris pour un con. Cette musique contient indéniablement de belles idées, et cela dans ses notes, se suffisant à elles ; tout se fait dans le naturel des choses.
Ce n’est pas un hasard si la structure Utopique est d’abord un micro-éditeur de livres pour jeunesse qu’un label. Pour vous figurer l’Unimaginable, on semble dans les estampes dessinées de Guinée de Michel Ocelot ou, plus fantasque et vidéoludique, les univers chamarrés et vidéoludiques de Michel Ancel (Rayman), mais aussi ces petites productions hexagonales d’Emme Interactive de la fin des années 1990, petits point’n’click pour accompagner les enfants dans leur élan. Cet album donne l’impression d’un planisphère disposé en puzzle, agrégat de morceaux concentré en un même agencement fantasmatique, entre rêve et réel : en une même vue, une plaine d’Auvergne coexiste un peu plus loin avec un morceau de nuit à Lima, là-bas des plaines d’Afrique étales de soleil. On a envie de dévaler toutes les rues, rire aux lèvres À Cœur Battant, d’épouser des yeux chaque vision qu’a à offrir le monde, identique sensation que celle d’un enfant lisant avidement une encyclopédie. La sublime Agridulce nous fait goûter à la possibilité d’une agriculture honorant la terre et ses travailleurs … du moins quelques minutes. Les fils de guitares nous font monter vers la décence, ô frères humains.
Poévie
L’envie est toujours là, l’album en témoigne : les chansons ont de l’ampleur, du souffle, une juvénilité presque bessonienne, renvoyant ainsi à Éric Serra comme à Johannes Schmoelling. Unimaginable est généreux, un voyage à multiples stades nous faisant voir ce qu’on avait omis. La voix de Danielle est pleine de superbe, berçante. Alors que le culte Chaleur humaine (1992) privilégiait des extraits échantillonnés offrant un bouquet polyphonique, Danielle s’essaie à diverses langues de mystère. La couche électronique de Didier est toujours si conséquente, faite d’intrications d’effets et d’inserts plus que d’empilements, avec de multiples fantaisies là encore particulièrement visuelles rappelant les travaux de Trevor Horn. Elle se voit agrémentée de multiples musiciens cuits à la vaporwave. Un aimable accordéon de Walk or Dream évoque aussi bien les travaux d’ambiances de Stephen Jones pour la B.O. du livre L’Île Merveilleuse que la reprise du Libertango par Grace Jones, de même que l’apaisante poésie étrange des films de Sylvain Chomet, Philippe Leclerc (Les Enfants de la pluie) ou Jeunet. Cette musique est évocatrice de mondes.
Les sources sont multiples. On pense à Ez3kiel comme à Wally Badarou. Elles doivent nous échapper : musiques tsigane, ethno-jazz japonais et d’outre-mondes. D’images en mouvement, de joie d’enfance et de désirs ; de ce que recèle la vie de promesses. On fait notre baluchon pour voir fleurir les Gouttes de Rosée, du moins celles au bout du jardin. Au-delà ? quelle aventure… Les arbres se penchent depuis leur futaie pour nous encourager, souffler quelques mots doux : “va”, “viens”. La force de conviction et d’entrain d’Uman nous emporte ; le premier degré ne résiste pas. C’est une musique grand public dans ce que la dénomination a de plus noble. Tout ceci illumine enfants comme adultes à hauteur d’enchantement.
Tracklist :
01. Mind’s Renaissance
02. Ambéléssé
03. Overnight in Lima
04. A Long Walk En Famille
05. High for Us!
06. Indomptable!
07. Agridulce
08. Pourquoi Pas ?
09. Walk or Dream
10. Overnight in Lima (Instrumental)
11. Gouttes de Rosée
12. À Cœur Battant
13. On the Bansuri Wave
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