Juliette Armanet / Brûler le Feu
[Romance Musique]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Juliette Armanet - Brûler le FeuLa variété française est en plein ravalement de façade depuis quelques années. Et avec des artistes comme Juliette Armanet, elle n’a plus à avoir honte d’elle. Après le succès de son très solide Petite Amie, ses 20 000 palettes vendues et une Victoire de la Musique raflée, elle revient avec un album à l’appellation sylleptique (relisez votre liste de figures de style), Brûler le Feu. Une promesse de fièvre et d’emballement des sens. Alors que le premier faisait montre de sa recherche, le sentiment souverain de l’amour est enfin là, et Juliette va s’efforcer de l’épuiser. Mais est-ce que l’amour soulage de tous les maux? « Aimer est, dans son essence, le projet de se faire aimer« , comme disait Jean-Paul Sartre, mais aussi une excitation panique de la perte. N’attendons plus pour griller les feux rouges pour rouler sur l’autoroute de l’amour.

Juju l’impératrice : fille de feu

Pour ceux ayant passé les dernières années en ermitage, l’écoute du disque prouve une nouvelle fois que la voix d’Armanet est plus qu’impressionnante dans son absence d’omnipotence. Elle se présente comme délicate, effilée, fusiforme. C’est une certaine idée de la féminité qui s’expose à cet album, une féminité douce qui doute, pleine de fortitude mais envahie par un brasier intérieur. Quel meilleur genre que le disco pour le faire déferler? Le dernier jour du disco, single mis en avant pour annoncer l’album, est rythmé, euphorisant comme il se doit d’être. Il y a de l’emphase, mais à la hauteur de la variété française, précieusement dosée. Les violons ne dégoulinent pas de disco, ne sont pas trop rétro ; juste la dose qu’il faut. La tenue de Juliette n’est jamais inutilement fougueuse, ni excessivement torturée, contrairement à la jeune première Clara Luciani dont la comparaison était inévitable avec ce disque, rendant le déferlement des sentiments mieux audible et appréciable.

Il est fascinant de voir la variété française se marier – et non se faire vampiriser – à des influences pop américaines, et peut-être n’est-ce pas une si mauvaise chose, car elle évite souvent, tout du moins ici avec Armanet, tous les pièges d’une américanisation primaire. Les derniers albums de funk et disco anglo-américains à l’eau de rose de Jungle ou Silk Sonic, voire même Diana Ross (oui, même les précurseurs sont touchés par le fléau du ponçage), nous le démontrent, sont tellement propres qu’ils en deviennent désincarnés. La variété française devient, elle, sémillante, ruisselante, fluide et dansante, car, oui, elle jette un regard vers le passé, réaction pavlovienne disant sociologiquement un certain rejet d’une époque. Mais sans pour autant se diluer en lui, ni se corrompre dans un répliqua américain. Et ce n’est pas pour rien si l’on retrouve en seconde ligne de cet album des artisans de la french touch, des faiseurs ayant dompté le funk et le disco à leur manière depuis bien longtemps. Ainsi, l’album conjugue les passés dans un parfait présent, sans faute syntaxique.

Dès Qu’importe, on remarque une juste utilisation de l’autotune. La voix s’emberlificote dans la musique, rendant l’amalgame clinquant et flambant. La technique s’infiltre dans l’orchestre : dans Tu me Play, sur un phrasé calqué sur Michel Berger, les sonorités instrumentales se mélangent à l’hédonisme de l’électro. Le titre nous ferait presque penser, dans ses premières secondes, à du Gaspard Augé (le morceau Europa de son dernier album). Regardons la notice. Tiens tiens, mais qui se cache donc dans les crédits : bah voilà! le copain Victor de Lasne de Housse de Racket, est à la composition. Oh, mais dites donc, voilà Alex Gopher en ingé son! Il y a des logiques qui ne trompent pas. Plus loin apparait Yuksek avec le charmant Boom Boom Baby, et on comprend alors l’alliage de violons en infanterie et de nappes nu disco en arrière-ligne, qui répondaient également présents (avec Gother en plus d’ailleurs) sur l’album Cœur de Luciani. Et puis il y a Vertigo, sans doute le meilleur morceau de l’album, le morceau le plus étrange, et étrangement, au potentiel de single, unique morceau en duo avec un SebastiAn qui pousse même… la chansonnette. Décidément, toute la famille de Busy P, sponsor et entremetteur de l’ombre, a pris rendez-vous sur cet album! Paré d’une voix assexuée mais langoureuse, non attribuable, de ces êtres qui ont traversé les épreuves du cœur et n’en ont pas dormi de la nuit, la participation du producteur et DJ est vraiment surprenante. Ce dernier confère au titre à la fois ce côté intimiste, pour mieux se transformer en une pop tonique. J’te l’donne a des relents du Frank Sinatra de My Way (ou serait-ce plutôt le Comme d’habitude de Claude François?) et des The Righteous Brothers (le titre Unchained Melody) : c’est le quart d’heure idéal pour la fin de la boum. On l’approche sans appréhension ni peur, on a envie de poser nos mains sur la nuque de l’homme que l’on a repéré dans la foule (ou d’une femme, si ces derniers se défilent encore), de sentir une étreinte, concentrées à ne pas se prendre les pieds dans les pattes d’eph de l’autre. Juliette explore un sujet éternel car infini, mais celle-ci ne succombe pas à une imagerie pataude et convenue de la bagatelle. Elle préfère investir – et les clips, dénués de tout protagoniste ou danseur autre qu’elle le démontrent – un espace chaud et intérieur. Car nous, les femmes, ne faisons pas l’amour : c’est l’amour qui nous fait.

L’amour solidaire

Derrière l’album et la grosse écurie d’Universal se trouve Romance Musique, sa filiale. C’est donc une musique souple et rodée, évidemment faite pour plaire, mais mieux, car plus rare : c’est un album sincère, honnête. Il y a une chaleur humaine, un vrai du vivant qui manquait au dernier bébé de Clara Luciani, trop mécanique. La comparaison semble facile, mais elle est obligatoire. HB2U débute presque par ce même constat d’incapacité que J’sais pas plaire, pour ensuite se dénouer en véritable mélopée d’une puissance lyrique plus que convaincante, avec une utilisation de l’autotune excellente. On suspecte que le titre en sigle soit un clin d’œil taquin à PNL. Juliette prend le risque de cliver, certains la boirons comme une soupe quand d’autres l’apprécierons pour son caractère hybride et feu follet. Autre balade romantique, la malicieuse Je ne pense qu’à ça démontre que, sous ses airs de jeune femme modèle (ce qu’elle est), Juliette est une petite coquine. Traversée par un écho simulant un désir croissant, on y aime l’ardeur de Juliette, son impétuosité retenue, sa sincérité contenue, loin du rôle légèrement reine du drame de son homologue… tout en étant « bon délire », sympathique, classe. On l’imagine bien en (bonne) copine. Il y a dans les paroles, certaines fois, quelques facilités, mais qui ont le bonheur de passer inaperçues en musique. Les paroles sont dépourvues de prétention, simples comme la vie courante, et c’est peut-être cela qui la rend éminemment touchante. Nous avons beaucoup évoqué la présence surprise de la french touch, mais celle-ci n’envahit jamais les plates-bandes de la chanson française, et des piliers comme Françoise Hardy et Véronique Sanson veillent par petites tâches. Et pourtant, il y a une force lyrique qui vient du passé, récipiendaire d’un long héritage de variet’, et pas que. Les années 1970 nous jettent un regard bienveillant de l’épaule.

On ne s’ennuie pas vraiment à l’écoute de cet album. L’album joue un double jeu entre la pop fédératrice et le piano-voix intimiste franco-français. Imaginer l’Amour, rassurante et paisible, mais ardemment accrochée aux liens du cœur, est placée sous le marrainage de Barbara, avec une voix réverbérée nous cajolant :

Et bien sûr, j’imagine qu’jamais tu t’imagines que je sois dans le décor
Heureusement j’ai ma tête qui m’emmène à la fête, parfois jusqu’à l’aurore
Imaginer l’amour c’est tout ce qu’il me reste pour respirer encore
Je l’aimais cette vie que je n’aurai jamais, en tout cas pas ici

Il s’agit du titre le plus stylistique, le mieux écrit (ne vous méprenez pas, ses paroles sont à écouter plus qu’à lire), et il est fascinant d’observer ce féminin du sentiment amoureux que l’on pensait caduque, tout comme les thèmes de la meurtrissure et de la mue amoureuses, revenir dans la chanson française, et traverser l’album-ci (« Y’a qu’une idole qui est dans ma tête, c’est toi« , dans la chanson éponyme, ou « Dans le silence de ma chambre / Sur les draps jaune et noir / Je regarde notre histoire / Je pense à toi » dans Je ne pense qu’à ça). En entendant L’Épine, on pense entendre du Christophe Maé au détour d’une phrase, pour mieux comprendre que c’est plutôt ce Christophe-là dans lequel baigne la plage. Laurent Voulzy veille quelque part sur une île ; Alain Souchon guette au loin ; ils ont de beaux enfants. Cela aurait pu être vieux jeu, ringard, et cela ne l’est pourtant pas. Juliette est une belle parolière, doublée d’une bonne mélodiste. Finie l’aridité de façade d’une chanson française – à tort ou à raison – considérée comme institutionnelle, la jeunesse n’a plus à moquer la musique à papa ou pépé. Sauver Ma Vie est le titre contenant le plus de Michel Legrand, mais aussi, et nous pensons l’avoir trouvé, caché, le temps d’un accord, encore un fantôme de Cloclo, mais aussi quelques miettes de l’énorme répertoire de Charles Aznavour.

On pourrait chercher des heures durant toutes les références conscientisées ou non, tant c’est un album à tiroirs. Vers la fin, une même couleur unitaire émerge de l’album, pop rouge orangée, disco jaune fauve, selon votre iris auditif, mais le sentiment de répétition n’est point au rendez-vous : pluriel dans la monochromie ! Brûler le Feu est à la fois fluide et coulant comme un adorable ruisselet ; coconnier et chatoyant comme une bougie s’embrasant, par battements de titres, en fournaise. Une sorte de bise de braise faisant crépiter les corps. Aussitôt écouté, instantanément adopté.

Tracklist
01. Le dernier jour du disco
02. Qu’importe
03. Tu me Play
04. Boom Boom Baby
05. Je ne pense qu’à ça
06. Vertigo (avec SebastiAn)
07. HB2U
08. Le Rouge aux Joues
09. L’Épine
10. J’te l’donne
11. Sauver Ma Vie
12. Imaginer l’Amour
12. Brûler le Feu
Écouter Juliette Armanet - Brûler le Feu

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4 Comments

  1. says: zimmy

    >La variété française est en plein ravalement de façade depuis quelques années.

    C’est surtout qu’elle a été remplacée par le rap. La preuve: même Booba a fini par faire un pastiche de Renaud (Petite Fille c’est Morgane de toi 2). Et les chansons politiques d’Orelsan sont un peu les Hexagone de notre époque. Quant au rock eh bien… le biopic NTM a beau dire que le rap l’a remplacé, le rock n’existait pas en France. la seule chose qui existait au sens où les Beatles ont existé en Angleterre, c’est Johnny, c’est à dire de la VARIETE ROCK. Le fait qu’il y ait toujours eu UN groupe leader par période (Téléphone puis Noir Désir…) là où les Britons avaient Beatles/Stones/Who/Kinks, Bowie/T Rex, Clash/Pistols, Blur/Oasis hyperpopulaires en même temps atteste de l’absence de culture rock dans l’hexagone. La France a quand même ceci dit pondu un génie de la chanson française qui a influencé les rockers du monde entier (Gainsbourg). C’est déjà pas mal.

    PS: Pour revenir à Armanet, Vertigo et Imaginer ressemblent à du Sanson seventies sans le vécu qu’avait déjà Sanson lorsqu’elle débutait (et accessoirement sans la voix de Soulwoman de la variété de Sanson). Supportable mais pas de quoi sauter au plafond.

    1. says: Dorian Fernandes

      Je suis d’accord avec vous pour ce qui est du grand remplacement de la variété française par un rap (assez mal en point d’un point de vue qualitatif) ou d’une certaine absence de la culture rock en France.

      Quant à Armanet, je ne suis pas suffisamment légitime pour vous répondre sur la période Sanson, car je n’ai pas suffisamment connu l’ancrage de cette époque. Et en effet, c’était peut-être mieux avant. Mais, néanmoins, avec Luciani ou Armanet, elle mue en quelque chose de plus fédérateur (pour le meilleur et pour le pire) et s’habille d’électro disco pop, notamment par rapport aux deux dernières décennies assez pauvres pour la variet’. Et pour le coup, cet album est, je le pense, très solide.

        1. says: Dorian Fernandes

          Zimmy, vous avez absolument raison sur ce point-là. En écrivant cette critique, j’ai eu l’occasion de rechercher les influences et « emprunts » d’Armanet aux Anciens, notamment Cloclo. Mais je n’ai pas réécouté ces titres de Véronique Sanson. Aucun doute, le timbre de voix aussi bien que cette thématique de la femme amoureuse proviennent d’elle. Je vous remercie.

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