Stabat Mater Fabulosa : Shana Cleveland et les gentils fantômes


Cela faisait huit ans qu’on avait pas discuté avec Shana Cleveland. Le temps passe mais la jeune chanteuse américaine n’a rien perdu de son charme et de sa fraîcheur. Entre deux disques surf avec son groupe de filles, La Luz, Cleveland a eu le temps de vaincre un cancer du sein (on l’espère), de faire un enfant, de déménager et de composer son deuxième album solo, l’impeccable Manzanita, qui nous arrive tout droit des portes du désert californien, mystique et entêtant. Femme moderne et femme parfaite, Shana Cleveland dévoile un univers enrichi par l’esprit des lieux, des renards surréalistes et des bébés serpents à sonnette. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Huit ans plus tard, on est toujours amoureux de son travail. 

English version below.

Comment allez-vous ? Où en êtes-vous de votre cancer du sein ?

Je vais bien, autant que je sache. Il n’y a plus trace de cancer pour l’instant. Mais je ne serai jamais totalement tranquille avec ça.

Cela a dû être un traumatisme assez étrange de passer de la maternité au cancer en aussi peu de temps. Comment avez-vous vécu cette période ?  

J’ai eu mon fils il y a trois ans et on m’a annoncé que j’avais un cancer il y a un an. Gloups, « traumatique » et « étrange », oui, ce sont les bons termes pour évoquer cette expérience… parmi d’autres. J’aimerais penser que j’ai traversé ces deux expériences et qu’elles m’ont rendu plus sage et compatissante, en étant aussi plus détachée des choses. Je ne sais pas si c’est le cas.

Le disque a été inspiré partiellement par l’endroit où vous vivez. Où est-ce exactement ? Cela fait penser à un désert mystico-psychédélique aux confins de nulle part… Que voyez-vous depuis votre fenêtre ?

Ah ah ! J’aime bien votre description. Cela ressemble bien à un désert mystique par moment. Ces derniers temps, l’endroit s’est avéré plutôt exceptionnellement pluvieux. Mais c’est bien car on avait besoin de pluie ! Notre terrain fait autour de quatre hectares et se situe en Californie du Nord. La topographie est assez variée. Il y a de grands pins et des cactus qui s’enroulent autour de belles collines. Derrière notre maison, il y a une grande formation rocheuse qui attire les renards et les serpents à sonnette qui s’y nichent pour avoir leurs bébés. C’est à la fois sauvage, paisible et magnifique. J’ai beaucoup de chance de vivre dans cet endroit. Et c’est une inspiration de tous les instants.

Votre disque m’a fait penser à ce qu’on disait des sorcières en Europe ou des Wiccas chez vous : on dirait qu’avec votre maternité vous avez hérité d’un savoir caché sur la vie, la nature et leurs secrets. Votre disque est intime et cosmique à la fois…. comme si vous aviez créé une connexion entre notre monde et un continent caché. N’est-ce pas la définition de la féminité ? 

Je ressens aussi cette force qui donne à la maternité le pouvoir de fusionner le champ intime et ce qui relève du cosmos. Ma grossesse, le fait que mon corps et mon esprit soient envahis et dépassés par un être invisible, m’ont fait réaliser que je n’étais pas un être distinct de ce qui fait la nature et plus globalement de l’univers entier. Il y a une forme de bien-être dans cette perte de contrôle. On s’abandonne, on se dépossède mais on gagne une capacité à se connecter aux choses. La grossesse et la naissance peuvent être des expériences spirituelles incroyables si on s’ouvre à la possibilité de recevoir l’expérience.

The Ghost est une chanson fascinante. Le jeu de guitare donne le sentiment qu’on peut ressentir le frisson du fantôme sur notre échine. Votre musique est très terre à terre, intime et en même temps abstraite. Comment avez-vous travaillé sur ce disque ? Quelle était votre intention ? 

Toutes les chansons ont été amorcées à la guitare acoustique, en picking principalement. Ces recherches ont donné le squelette de la plupart des titres. Autour de ça, j’ai voulu recréer le climat et l’ambiance dans lesquels j’avais écrit ces chansons, restituer l’endroit – l’extérieur de ma maison, ce côté sauvage. Je peux entendre le vent, les insectes, l’eau et le soleil à travers les instruments. Il y a aussi un mystère plutôt sombre qui sommeille ici. Ca peut vite devenir effrayant de se tenir seul ici et en pleine nature.

Qu’est-ce que vous écoutiez comme musique quand vous avez composé ces chansons ? 

Principalement de vieux disques des années 60 et 70. Pas mal de Glenn Gould. Frants Casseus les Haitian Dances. Stevie Wonder. Sibylle Baier.

A l’écoute du disque, on a le sentiment que vous avez fait face aux éléments, au bébé, à la nature, au désert, toute seule… Il n’y a pas beaucoup de place sur ce disque pour l’autre ? Seulement vous et votre coeur qui bat, le corps, l’âme. Est-ce que la maternité isole ? Est-ce qu’elle coupe de l’amant par exemple et de son univers ou ai-je mal compris quelque chose ? 

Lorsque j’ai écrit ces chansons, j’étais effectivement et littéralement seule. Mon compagnon Will était très souvent en tournée et nous venions d’emménager à la campagne, donc je n’avais pas beaucoup d’amis sous la main et je ne connaissais pas encore grand monde ici. Cela m’a laissé beaucoup de temps pour écrire et réfléchir. J’aime cet album parce qu’il a capturé ce moment précis, comme une capsule temporelle qui restitue ce que j’ai vécu à cet instant, à la fois agréable et étrange.

D’où vous est venue l’idée de Ten Hour Drive ? C’est un moment important du disque. Le premier peut-être où vous regardez et évoquez le monde extérieur et c’est un désastre. Est-ce que vous avez essayé de vous protéger du monde pour protéger le bébé auquel vous alliez donner naissance ? 

Will et moi roulions depuis Seattle le long de la côte en direction de notre maison en Californie. C’était après avoir enregistré le disque et j’ai écrit les paroles de cette chanson en regardant ce que nous voyions alors par la fenêtre. En tant que jeune mère, je réfléchissais au fait qu’il était étrange de mettre au monde un enfant dans ce monde là, un monde qui était en train de se consumer, de prendre feu sous nos yeux. Et je me disais, j’espérais que mon fils pourrait grandir en ayant le pouvoir de voir et d’apprécier les moments de grande beauté qui se présenteraient et existeraient par delà l’horreur de tout ça.

Il y a un vrai contraste entre ton travail en solo et la joie, l’énergie qui émanent de votre travail avec les filles de la Luz. Est-ce que vous êtes la personne lorsque vous êtes seule et lorsque vous êtes au sein d’un groupe ? 

Je suis toujours la même, mais les gens y verront différents aspects de ma personnalité. Si tu m’observes en me rencontrant quand il y a du monde autour, tu trouveras sûrement que je suis calme et un peu timide. Mais si nous devenions amis, tu verrais que je suis aussi presque furieuse et que j’ai un côté vraiment bizarre. J’aime faire partir de La Luz parce que les filles du groupe sont mes copines et qu’elles font partie de ma famille. On se sent bien entre nous, chacune avec chacune, et on se dit absolument tout. Je pense que le public ressent cette énergie et cette proximité quand nous jouons, et même quand la musique est plus sombre ou triste. Nos concerts ressemblent toujours à des fêtes.

Comment occupez vous vos journées en ce moment ? Vous êtes prête pour des tournées intenses… avec un petit bébé ? Comment est-ce que vous vous préparez à ça ?

Mon fils a trois ans maintenant. Mais ce n’est toujours pas l’âge idéal pour que sa mère parte en tournée. On aborde les choses au fur et à mesure, tournée après tournée. On a un excellent réseau et beaucoup de soutien des grands parents qui viennent à la maison pour nous aider. Au quotidien, je me contente d’essayer de m’en sortir et de ne pas trop stresser au sujet de ce qui va arriver ensuite…

Parlez nous un peu de votre fils ? Est-ce qu’il est cool ? Quel est le truc le plus surprenant qu’il ait fait ces derniers temps ?

Il est rigolo et trognon et il dit des tas de choses assez dingues et super quand il parle. J’ai toujours été assez nulle en poésie et aussi dans la manière de jouer avec la langue. Avoir un enfant de cet âge qui commence à parler, se mélange les pinceaux sans arrêt et dit des choses parmi les plus folles que j’ai jamais entendues me procure une joie incommensurable.

Quel est le programme pour vous en 2023 ? Tourner ? Ecrire de nouveaux morceaux ? 

Au printemps, je vais tourner avec Manzanita et j’espère venir en Europe cet automne. On est en train de terminer un album avec la Luz et je sais déjà que je serai tourné vers ce projet l’année prochaine. Tout cela m’excite pas mal et je suis infiniment reconnaissante d’être juste ici et de pouvoir ce que j’aime.

Stabat Mater Fabulosa – Shana Cleveland And Her Ghosts

Shana Cleveland - Manzanita

It has been 8 years since we last spoke with Shana Cleveland. An eternity or an eyeblick in which she had time for a few wonderful LPs with her surf band La Luz, a wonderful first solo one, time to move to California, have a baby and defeat (thankfully) an awful breast cancer. She now lives at the gates of a wild Californian landscape, haunted by rattlesnakes and guarded by red foxes from outer space.

Cactus and animals, wind and sand inspire her songs about things we do not understand too well like ghosts, desires and being a woman.  Manzanita, her new LP, is as strange as a feminine soul can be, both intimate and absolute, scary and comforting. Her guitar playing has never been so suggestive and deep. Eight years later, we are still in love with her art. 

How are you ? have you fully recovered from your breast cancer ? 

I’m doing well as far as I know, no sign of cancer at this point. But I’ll never feel certain of that again.

It must have been traumatic and very strange to get from this terrible disease to becoming a mother ? How did you face those things ? 

 I had my son 3 years ago and was diagnosed with cancer 1 year ago. Yup, traumatic and strange are appropriate words to use for the experience, among others. I’d like to think I’ve come out of both experiences as a wiser and more compassionate person with a looser attachment to things.

The LP seems to have been partly determined or inspired by the place you live in. Where is it exactly ? It seems like a psychedelic mystic desert at the outskirts of nowhere. Can you describe us what you see right now from your window ? 

Haha! I like your description. It does feel like a mystic desert sometimes. Lately it’s been uncharacteristically rainy, which is great because we needed rain! We live on almost 10 acres in Northern California. The topography is varied, we have tall pines as well as cactuses scattered around gently rolling hills. There’s a large rock formation behind our house that attracts both foxes and rattlesnakes that are looking for a place to have their babies. It’s wild and peaceful and beautiful and I feel lucky to be here. I am very inspired by this place.

Your LP reminds me of what they use to say about witches in Europe or Wiccas : it seems with your pregnancy you inherited a kind of secret knowledge about life, nature and all its secrets. It is a very intimate but also cosmic records. Like you were establishing a connexion between our world and a secret continent. Isn’t it a definition of womanhood ? 

I do feel that for me motherhood has had a way of fusing the intimate with the cosmic. The experience of pregnancy, my body and mind taken over by an invisible being, made it clear that I wasn’t separate from nature or the universe at large. There’s a comfort in that loss of control. You lose yourself but gain interconnectivity with all things. Pregnancy and birth can be a very spiritual experience if you’re open to experiencing it that way.

The Ghost is fascinating. Your guitar playing makes feel just like I could sense the thrill of the ghost on my back. Your music is both very terrestrial/intimate and abstract. How did you work on the sound of the LP ? What was the intention and what was the configuration you recorded ? 

The songs all started out with acoustic guitar, mostly fingerpicking. I think of that as the bones of the song and all around those bones I wanted to create an atmosphere that reminded me of the place I wrote the songs–outside my house, in the wilderness. I can hear wind, bugs, water and sunshine in the instruments, there’s also a dark mystery there. It can be a bit spooky being alone in nature.

What kind of music did you listen to at the time you did compose those songs ? 

I mostly listen to old music from the 60s and 70s. Lots of Glenn Gould. Frantz Casseus “Haitian Dances”. Stevie Wonder. Sibylle Baier.

We have a strange feeling when listening to Manzanita you were facing all those things (the baby, nature, the desert) mostly alone? There’s not much room for the other here ? Just you and your heart beating, your body and soul. Does being pregnant brings loneliness, cutting you from your lovers’ world or is it something I mistook ? 

 For most of the time when I was writing these songs I was very literally alone. My partner Will was on tour a lot and we had only recently moved to the country so I didn’t have many friends or know many people out here, which gave me a lot of time to think and write. I like that this album is a time capsule of that very strange and sweet time.

How did you come with the idea of Ten Hour Drive…? It is an important moment on the LP. You are looking at the outside world and it is a disaster. Have you tried to protect you from the world in some sort to protect your baby to be born ? 

 Will and I were driving down the coast from Seattle to our home in California after recording the album and I wrote the words for that song about things we saw. As a new mom I was thinking about how strange it is to bring a child into a world that was burning itself up before our eyes and hoping that my son would grow up with the ability to see and appreciate the moments of deep beauty that exist beside the horror.

There is a sort of contrast between your solo work and the overall joyful energy which comes from your work with the girls on La Luz. Are you the same woman when you are alone, at home and socializing ? I’m always the same, although some people see different sides of me. If I meet you in a group of people you will probably see me as quiet and shy, but if we became friends you would see a wilder, weirderside. I love playing in La Luz because my bandmates are like my family. We feel  comfortable with each other and we are free to express anything. I think that energy is felt by the audience when we play and even though the music is often dark, the shows feel like a party.

What’s your daily routine these days ? Ready for intense touring with…. a one-year kid ?! How do you prepare for it ? 

My son is 3 now which doesn’t seem like a great age for touring! So we’re figuring it out tour by tour. We’ve got a great network of grandparents who are down to help out. My daily routine is just trying to keep up with everything and not stress out too much at the moment.

Tell me about your little boy ? Is he cool ? What’s the most surprising thing he does these days ? 

He’s funny and sweet and says great wild things all the time. I’ve always been a sucker for poetry and creative use of language so having a kid this age who is figuring out how to talk and getting things wrong all the time and saying the craziest stuff I’ve ever heard is such an awesome joy.

What’s your musical agenda through 2023 ? Touring ? New songs ? Do you plan stuffs in advance ? That’s sometime what band leaders do when going solo… tight agendas. 

I’m going to tour Manzanita this Spring and hoping to come out to Europe maybe in the Fall of this year. La Luz is finishing up an album so I’ll be shifting my focus to that project in the coming year. I’m excited for it all and tremendously grateful to be here doing what I love.

Photo presse : Kristin Cofer

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