Weyes Blood / And In The Darkness, Hearts Aglow
[Sub Pop Records]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Weyes Blood - And In The Darkness, Hearts AglowAucun critique et aucune oreille ne s’y sont trompées. Est-ce qu’on est face avec ce nouveau disque de Weyes Blood à une forme de perfection pop ? Est-ce qu’il est possible de faire plus harmonieux, plus aérien, plus agréable et mieux produit ? La réponse est non. le cinquième album de l’encore jeune américaine, Natalie Mering, a tout bon, au point que cette sophistication et cette réussite constituent peut-être le seul reproche qu’on pourra faire au disque : celui de ne présenter aucun élément de déséquilibre ou de laideur. Il ne faut pas confondre cette réserve avec une accusation en mainstreamerie ou en aseptisation (l’une des injures les plus cruelles lorsqu’on parle de rock indé) mais certains publics (dont on fait partie) n’arrivent pas à se rendre à l’évidence d’une beauté trop pure et parfaite, préférant valoriser sottement l’imperfection et la maladresse.

Titanic Rising, son disque précédent, était typé rétro et quelque peu enserré encore dans une approche baroque et trop enluminée de la pop. And In The Darkness, Hearts Aglow simplifie et purifie le jeu, débarrassant l’ensemble des arrangements de tout élément superflu pour parvenir à un équilibre délicieux entre une pop légère et claire aux accents 70, l’élégance folk et dépouillée d’une Karen Dalton et la légèreté onirique et éthérée de chanteuses comme Mazzy Star (la sensualité en moins) ou Beth Orton (l’amplitude en plus). Le résultat est assez épatant et bluffant et repose, à l’échelle du disque soit 10 titres, sur des compositions qui sont toutes solides et assez distinctes les unes des autres pour qu’on n’ait jamais l’impression d’être confronté à un brouet tiède et évanescent.

Les textes naviguent entre une Lana Del Rey qui auraient remis les pieds sur terre et une écriture assez accessible de girl next door presque ordinaire et offrant ses réflexions de jeune femme sur le cours du monde et la vie telle qu’elle va. Ce n’est pas toujours déterminant, ni transcendant, mais dans le registre pop, il y a ici suffisamment de matière pour qu’on suive Weyes Blood pas à pas, en passant du rêve au réel, de la chair à l’esprit, avec une réelle jubilation.

Fragile in the morning
Can’t hold on to much of anything
With this hole in my hand
I can’t pretend that we always keep what we find
Oh, yes, everybody splits apart sometimes
Living in the wake of overwhelming changes
We’ve all become strangers
Even to ourselves
We just can’t help
We can’t see from far away
To know that every wave might not be the same
But it’s all apart of one big thing

C’est dans cet aller-retour entre le songe, la pensée et l’incarnation qu’on peut dériver de pièce en pièce avec Weyes Blood, transportés par un canevas mi-pop, mi-folk, mi-électro qui déborde (oui, ça fait 3 demies) du cadre pour nous élever avec la musique. Grapevine confine ainsi à l’abstraction dans une vision un brin conservatrice où une Pénélope de western attend son cowboy façon James Dean sans chapeau parti chasser la lune en forêt.

Les interludes tels que In Holy Flux ou In The Darkness contribuent à donner au disque un attrait quasi sacré qui nimbe les chansons d’une aura de mystère qu’elles ne méritent pas toujours. Mais il reste très difficile de résister à la puissance évocatrice floue d’un God Turn Me Into A Flower ou à l’impeccable habileté folk de The Worst Is Done.

I should’ve stayed with my family
I shouldn’t have stayed in my little place
In the world’s loneliest city
We’re not meant to be our own angels all the time
No one coming by to see if you’re alive
But they say the worst is done
And it’s time to go out
And see everyone
They say the worst is done
But I think it’s only just begun
I hear it from everyone
We’re all so cracked after that

Weyes Blood chante avec un certain brio cette idée d’une jeune fille qui rêve du monde et s’en défie à la fois, d’une jeunesse qui se livre aux loups dans un mélange de soulagement et de résignation animée par un rêve d’émancipation. Contrairement à Lana Del Rey, Nathalie Mering n’évolue jamais dans le registre du charme et de la séduction. Ce positionnement désincarné renforce la sensation d’être confronté à une musique surnaturelle et portée par un ange qui peut transporter sur un nuage comme elle peut agacer.

La production met très avant la voix sur les entames, avant de la recouvrir couche à couche pour ne pas être accusée de facilité. L’impression est tenace d’être confrontée, comme dans un remake en chansons de Virgin Suicides, à une « présence » féminine envoûtante et en train de s’absenter à elle-même et au monde. Le piano ancre les titres dans un réel presque joyeux et terrestre tandis que le chant s’en distancie, comme si Weyes Blood traînait sa peine dans une fête merveilleuse en se tenant à l’écart. La solitude est évidemment la grande affaire d’un disque qui ne laisse rien au hasard et déploie un pouvoir de consolation/désolation immense. La mise en place est telle qu’on se sent immédiatement et partout du côté de la tristesse et aux côtés de l’auteure.

C’est beau comme un matin de brouillard à la campagne ou une excursion en calèche avec les sylphides. On peut aimer cela follement ou pas mais il s’agit pour cette encore jeune compositrice d’un saut qualitatif évident qui augure de lendemains encore meilleurs.

Tracklist
01. It’s Not Just Me, It’s Everybody
02. Children of The Empire
03. Grapevine
04. God Turn me Into A Flower
05. Hearts Aglow
06. And In The Darkness
07. Twin Flame
08. In Holy Flux
09. The Worst Is Done
10. A Given Thing
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