Salò or the 120 Days of Sodom / Ennio Morricone et divers
[Cold Spring]

9.5 Note de l'auteur
9.5

Ennio Morricone et divers - Salò or the 120 Days of SodomCelles et ceux qui ont vu le film ne pourront pas tout à fait dissocier l’écoute de cette bande originale et le souvenir, nécessairement tenace, qu’elles ou ils gardent du dernier film de l’immense artiste, poète écrivain et cinéaste, Pier Paolo Pasolini. Salò, ou les 120 Journées de Sodome est une adaptation à l’ère moderne (“l’intrigue” est transposée pendant la République de Salo, sous le “règne” finissant de Mussolini) du roman (disons ça) du même nom écrit en détention en 1775 par le Marquis de Sade. L’ouvrage (inachevé ou pas totalement rédigé) est lui-même une curiosité (écrit sur un rouleau, caché, perdu, retrouvé) et assez difficile à soutenir. Le film qu’en tire Pasolini est un portrait remarquable et définitif de la bourgeoisie italienne, catholique, capitaliste et administrative, à l’ère fasciste. Selon la trame décrite par Sade, quatre libertins (le Juge, l’Évêque, le Président et le Duc) s’enferment avec quatre prostituées en chef et des dizaines de fouteurs et autres donzelles qu’ils vont soumettre à leurs fantasmes les plus… inventifs et sadiques. Le génie de Pasolini est d’offrir, en contrepoint aux scènes principales qu’on qualifiera de tortures et de viols (pour faire simple – le final étant lui-même montré… en pointillés comme dans l’œuvre originale), quelques “respirations” qui saisissent à la dérobée quelques jolies scènes sentimentales et sexuelles, quasi muettes, entre les victimes désignées. Le film est un choc politique, visuel, qui vise aussi à mettre un terme à la mode de la “sensualité” à l’écran, guillerette et inoffensive, que Pasolini a lui-même lancé avec sa trilogie de la vie. Avec ce film, qui sortira deux mois après sa mort, il illustre à merveille les rapports de domination à l’œuvre à travers cette consommation d’images d’actes sexuels. On n’invitera même pas celles et ceux qui n’ont pas croisé la route de ce film à aller y voir direct tant sa vue défie l’entendement et ce qu’on peut attendre d’une séance en salle.

L’éditeur Cold Spring propose pour la première fois semble-t-il, en vinyle et CD, la bande originale, décalée et immersive de ce chef-d’œuvre. L’édition est un peu cheap avec quelques photos (notamment une jolie image de la “scène des culs” à l’intérieur) mais pas la liste détaillée des morceaux et de leurs auteurs. La BO s’ouvre avec une pièce attribuée souvent à tort à un Morricone qui ne fait que l’interpréter (Son Tanto Triste) et qui est signée en réalité par Franco Ansaldo et Alfredo Bracchi (pour les paroles de l’édition chantée, non reprise ici). La BO mêle des chansons aux accents jazz dont ce thème principal, et des thèmes classiques signés Bach, Chopin (le piano y est central, sur et en dehors de l’écran), Puccini, Carl Orff et Graziosi. Ce qui est très amusant dans l’histoire de cette BO, c’est évidemment d’en savoir un peu plus sur le rôle d’un Morricone qui s’est attaché assez tôt à l’humilité et à la sincérité de Pasolini, au point de l’accompagner sur la plupart de ses films et de ne jamais avoir refusé une seule commande de sa part. Morricone a parfois composé pour Pasolini, parfois juste signé quelques minutes de musique pour lui et coordonné/interprété les musiques d’autres compositeurs. Pour Salò, l’histoire veut que Pasolini lui ait montré la quasi intégralité du film au montage à l’exception des scènes de torture et de sexe qu’il savait devoir choquer le compositeur. Morricone, affligé, a ainsi découvert le résultat final en salle, et après la mort de l’artiste. Si la contribution de Morricone en matière de compositions originales est quasi nulle, comparée à d’autres films de Pasolini, il offre un joli Addio A Pier Pasolini, composé spécialement, ainsi qu’un “bonus” post-mortem repris sur le CD qui est en réalité un hommage à son amitié avec le compositeur (Omaggio a Pier Paolo Pasolini). Morricone joue un rôle clé dans une déclinaison particulièrement fascinante d’un motif dissonant et répétitif de Schönberg qu’interprète un jeune homme au piano et qui hypnotise le spectateur tout en symbolisant le lavage de cerveau et la machination mécanique et fasciste des bourreaux pour asservir leurs victimes.

On notera également, parmi les pièces du disque, l’important Carmina Burana de Orff, lequel était d’abord parmi les compositeurs honnis des nazis (pour pornographie et trahison du peuple allemand) avant d’être, à la fin de la guerre, référencé parmi les compositeurs autorisés et favorisés par le régime. Le compositeur prétendra avoir résisté sans que cela soit jamais prouvé. Sa mise en avant par les nazis (il compose en 1936 un hymne à la jeunesse pour les JO et sera utilisé à quelques reprises par le régime) laisse penser, au contraire, qu’il faisait partie des musiciens ayant profité du nazisme. Son utilisation par Pasolini est intéressante et constitue presque un clin d’oeil à toutes les saloperies qui se sont faites dans ce contexte trouble.

Sur le disque on trouve enfin une mystérieuse Salo Haunted Suite dont on est incapable d’expliquer la provenance et qui est présentée ici comme originale. On y entend les avions qui survolent Salò et annoncent la chute sinistre de la République de pacotille très temporairement installée par les nazis pour maintenir Mussolini au pouvoir. L’effet général de cette bande originale est aussi glaçant et irréel que le film lui-même, un mélange de sophistication, d’intellectualisme ancien Régime et de barbarie totale. Ce qui est intéressant, par rapport à nos développements réguliers sur les musiques de film, est évidemment de constater qu’une fois n’est pas coutume, la musique est toute entière dévorée par les images (ou leur souvenir), qu’elle est littéralement avalée, dissoute dans notre mémoire rétinienne comme si les sons devenaient des images ou une sorte de fusion des deux (les fameux cinèmes pasoliniens), détournée pour dire l’exact contraire de ce qu’elle exprime. Ce n’est pas le plus petit prodige du cinéma de Pasolini que d’être si puissant et juste qu’il agit comme un vortex et incorpore à sa poésie son exact contraire pour lui faire dire ce qu’il veut. Aucune de ces pièces (si vous avez vu le film) n’existera jamais plus en dehors de celui-ci. C’est ainsi.

Ce qui est le plus affreux toutefois, c’est qu’écouter la BO vous donnera l’envie de regarder à nouveau le film.

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