Art School Girlfriend / Lean In
[Fiction Records]

6.4 Npte de l'auteur
6.4

Art School Girlfriend - Lean InIl arrive qu’on jette une oreille par capillarité, comme une carte mentale qu’on établirait entre artistes collaborant ou partageant des genres et époques communes – maillage dont on ne nous aurait soufflé mot, mais fonctionnant par cooptation naturelle. On a connu la compositrice et chanteuse Art School Girlfriend via le DJ et producteur Lane 8, il y a quelques temps, le laps d’un morceau ; puis on la rencontré de nouveau sur le chemin de l’excellent Tremor (2025) de Daniel Avery. Pas besoin de plus pour nous donner envie d’explorer le travail solo de la jeune Polly Mackey.

Art School Musical

Le grésillement, voilà la sonorité reine de notre époque de technique, belle métaphore du bain d’incertitudes dans lequel on nage ; incertitudes intimes, personnelles, amoureuses aussi, plus encore chez les jeunes gens, peut-être. On n’en parlait pas plus que tard qu’à l’occasion du Dreamer+ de Sassy 009, de même qu’avec Avery, artistes auxquels on pensera tout au long de Lean In. L’album traduit ce même état d’engourdissement moral et mental, plus à même de morfondre les adolescents et (jeunes) adultes en suspens – et peut-être même, oserons-nous le dire, les filles, bien que les garçons soient tout aussi impactés, mais d’une toute autre manière, nous apprend la science. En musique, cela se traduit par des artistes comme Maria BC, Ethel Cain ou Hilary Woods, plus rêches néanmoins. Les drones, ces bourdons qu’on entend comme la traduction d’angoisses sourdes, se font présents, sans pour autant rayer le parquet. On a comme l’impression que les gens passent en accéléré dans la ville de gratte-ciel – immeubles aux façades planes, nettes, précises, comme les physiques de papier glacé que bombarde l’écran. Et d’être déphasée, inerte. Mais notre surface reste impassible.

On ne sait pas si on a trop fréquenté le dernier Houellebecq, mais nous revient la première phrase du recueil Rester vivant : “Le monde est une souffrance déployée. À son origine, il y a un nœud de souffrance”. La voix est d’échos ; pure, mais comme voilée, ébréchée. Comme une lumière zénithale dans le crachin du jour. En peine d’amour, peu importe lequel. Ça vous étonne ? – Ça nous désole : d’un amour dont on se dérobe : “What should I do with love when I get it ?” Ce sont les éternels atermoiements du cœur qu’on retrouve, mais altérés, amplifiés par l’ambiguïté de notre époque, comme chez l’Hannah Reid de London Grammar, à qui on pense parfois à la voix, et tant d’autres. Tout relève dès lors du drame nécessaire, chez la romantique mimétique. Un simple tressautement du cœur fait de celle-ci une tragédienne : “Save something / For me“. À toute une génération de jeunes gens, on a fait miroiter les rêve du prince charmant ET de l’autosuffisance égotique – le mythe récent du self-made (wo)man : mirages parmi les mirages – on ne se fait jamais seul sans fracas. Rien de pire que cette époque hypocrite pour s’engouffrer dans la supercherie… de l’amour qu’on sabote même lorsqu’il se présente à vous. Se pose la question de la complaisance. On sent la paresse d’être ; une impossibilité d’être autrement.

À vide æternam

Il y a aussi cette envie de sécurité, affective ici, on présume : “Yeah, you’re building a dream house / Where you are never alone.” Sur Almost Transparent, les cordes pleuviotent ; les guitares, elles, tronçonnent un peu plus notre petite détresse. On a comme l’impression de dyades détachées ; l’impossibilité d’une union. Pas besoin de pleurs, le ciel s’en occupe déjà. Comme la colorimétrie de ses pochettes d’albums, toutes similaires, le monde est passé sous un filtre spectaculairement glacé. Lean In se détache d’ailleurs trop peu du bon Soft Landing (2023) et d’Is It Light Where You Are (2021). C’est un peu comme du Everything But The Girl mais morose, sans trop d’énergie. Reste une manière cool de chanter sa déprime.

À la réflexion, jamais cette musique n’a autant mérité la dénomination de “bedroom pop”, bien qu’elle n’en soit pas. C’est une musique composée (en amont, d’abord, en studio ensuite) solitairement, de manière autodidacte ; permise par la démocratisation de la technologie. Avec toutes les limites que cela suppose. Il y a donc ce côté fleur bleue de pixels, type Oklou, esseulée ; mais jamais infantile, l’album se contenant, comme chez Tusk. Sur The Peaks, on a l’impression de se laisser mener par une force sur un lac gelé, sans patin, sans tomber, comme conduit par autre chose ; appelez ça force de vie ou routine… Comme on se faisait la réflexion à l’écoute du tout récent Hater, tout cela ne manque jamais de bon goût, mais bien de personnalité.

L’album est frigorifié, d’ailleurs, ce qui semble être symptomatique de l’époque. Le dernier tiers semble s’ouvrir à l’espoir, au mouvement, avant de se fermer sur un Framer évoquant, par sa voix vocodée, un dysfonctionnement affectif passant par la technologie. Cette fin rattrape en partie le côté monochrome de Lean In. Dommage, car on commençait à s’amuser. Faut dire que c’est devenu complexe de faire un mauvais album, avec la distribution gaussienne des albums. C’est bon, factuellement. Mais l’album ne laisse que peu de traces, n’arrivant jamais à s’affirmer.

Tracklist :
01. Doing Laps
02. L.Y.A.T.T.
03. The Field
04. Down The Line
05. Almost Transparent
06. Save Something
07. The Peaks
08. Hope More, Hopeless
09. Lines
10. Framer

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