Pour sa première entrée en studio, il y a tout juste vingt ans, le boss du Crazy Mother Fucker Records, Stick signait un véritable coup de maître qui… faute d’argent et de stratégie, ne devait jamais sortir en CD. Conçu comme un acte de piraterie discographique, ce disque fantôme Première Bouffée a été en partie recyclé sur les albums suivants du rappeur mais était resté largement inédit et surtout inconnu de la plupart des personnes qui suivent l’auteur de Capitolium II. Il ressort aujourd’hui dans une édition spéciale avec deux remixes signés Swed (producteur de l’époque) et quelques titres supplémentaires mais surtout dans toute sa splendeur et son outrance démesurées.
En 2006, le hit parade français est toujours aussi bon et pointu qu’aujourd’hui. Diams finit le boulot avec Dans Ma Bulle, Yannick Noah cartonne et côté rap, on a le choix entre Fatal Bazooka, Booba et Faf Larage, ce qui permet de se rendre compte à quel point déjà à l’époque, Stick proposait un anti-modèle aussi génial que pernicieux. Première Bouffée est le disque, formidablement bien produit et construit, d’un débutant surdoué de la provocation et de la punchline, mais aussi à la recherche d’un style bien à lui, mêlant influences américaines et (encore) une certaine fidélité aux modèles historiques français. L’ouverture CMF est déjà au dessus de la moyenne avec un morceau dominé par un piano mélancolique qui fait planer une certaine tristesse sur le morceau. La colère, marqueur premier de Stick, est déjà présente mais exprimée ici avec un peu trop de mots pour qu’on en retienne quelque chose. La prod est dominante et recouvre le travail du rappeur qu’on ne découvre véritablement qu’au titre suivant avec un Gentil Garçon combatif et agressif qui introduit le personnage de loser revanchard, hargneux, aux rimes sexuelles qui vient foutre le bronx dans le milieu du rap. Stick fait l’apologie de la misère banale, de la lose ordinaire et en tire une énergie vitale qui le suivra jusqu’à aujourd’hui. C’est cette colère qui tire toute son œuvre et se projette dans des punchlines remarquables, trash et qui secouent et soulèvent littéralement les morceaux qui suivent. Acid Rap est une tuerie. La première peut-être, qui pose au titre (raté évidemment) de morceau générationnel. Ça picole, ça réf (Shining), ça dégoise (sur le Loft), c’est whitetrash et c’est jubilatoire. “J’ai autant de chances de réussir qu’un renoi aux présidentielles. Demain je serai dans un palace ou peut-être dans une cellule. Acid Rap. Parce que personne ne me représente. J’appuie sur la détente. Salope de vie oppressante….. ” Le substrat culturel fait de rap, de films d’horreur et de pop est riche, inédit dans le rap, si ce n’est (en version bourgeoise et tout autant obsédée sexuelle) dans les premiers temps du Klub des Loosers. La prod d’Acid Rap est stupéfiante et on enchaîne (sans transition) avec un Coma Éthylique réellement dévasté par l’humour noir, le priapisme et la méchanceté. Stick évolue en mode spoken word sur un beat minimaliste et débite des horreurs à une vitesse encore modérée mais sur un flow qui jouit de sa propre puissance dévastatrice. Difficile de ne pas sourire (ou s’enfuir) à l’écoute de son imitation de Cindy/Chloé. Une scène de drague atroce s’en suit qui fait penser aux délires chavs de The Streets et de quelques autres londoniens.
– Salut Miss, comment tu t’intitules ?
– Chloé.
– Ca te dirait qu’on discute. En général, les Chloé sont grosses et bavardes, assez chiantes, des véritables chiennes de garde. Au premier abord, tu déroges pas à la règle. C’est vrai ma vieille, t’es plus toute maigre. Hein.. j’ai de l’humour… si ça peut te faire plaiz
– Si ça te dirait qu’on baise ?
Et ça continue ainsi, avec du sax, des insultes (il compare Chloé à “la doublure cul de Chimène Badi“, irrésistible) jusqu’à ce que le morceau bascule sur le suivant et découvre Sous-France, un morceau 100% social, grandiose et qui préfigure la reprise ultérieure par le rappeur de l’Hexagone de Renaud, un de ses morceaux les plus puissants et imposants. Sous-France est déjà un titre exceptionnel, d’une ambition folle pour un rappeur débutant. En quelques minutes, on passe du Stick satrape au Stick politique. On ne cessera par la suite jamais d’osciller entre les (pires/meilleures) versions du MC : haineux, ironique, lover, mélancolique, auto-dépréciatif ou philosophique. Stick est d’emblée le rappeur du grand écart, l’outsider outrageux, en roue libre mais qui n’admet aucune limite. Certains titres sonnent encore comme des brouillons de morceaux plus lourds, plus marrants, plus radicaux qui viendront après (31mm par exemple) mais il y a déjà ici suffisamment de verve et de mauvais esprit pour qu’on ne s’ennuie pas un instinct. Les rues de ma ville parle de Toulouse et sonne comme une mise à jour classe et délicate de.. Nougaro. Capitolium est déjà là. Ca jubile et ça joue sur J’Kiffe, morceau irresponsable et comique. Ca chiale et ça se plaint sur En Bout d’Route. Ce qui surprend ici, c’est à quel point le Stick de 2006 est déjà désespéré et désabusé, comme si, à l’heure d’entrer dans le game, il savait que le combat était déjà perdu et les dés pipés. Cela ne l’empêche pas de nous offrir sur le final un morceau XXL de près de six minutes, la balade triste et crépusculaire Brutalité, morceau-vie qui navigue entre amour du rap et fardeau de la vie. Le dernier uppercut, A L’Arrache, nous donne le sentiment que Stick se redresse et se décide à monter sur le ring pour défier la défaite en free fight. L’effort est sublime, vain mais il y a dans ce dernier morceau, autant de vie, d’énergie, de force que chez Rocky. Stick est né de cette première bouffée. Elle n’a pas fini de l’avaler et de le recracher.
Réécouté 20 ans plus tard, ce disque est un témoignage glorieux d’une époque que Stick a étiré brillamment jusqu’à aujourd’hui, celui d’une résistance fichue d’emblée mais qui nous aura valu durant deux décennies les plus chouettes poilades du rap français, les meilleures tartes dans la gueule et les plus gros coups de massue. Qu’il ait survécu jusque là est un miracle qu’on espère voir durer 20 ans encore.
Tracklist :
01. CMF
02. Gentil Garçon (remix 2026)
03. Acid Rap
04. Coma Ethylique
05. Sous-France (feat. Marjo)
06. Pas l’temps
07. 31 mm
08. Les rues de ma ville
09. Comment j’kiffe
10. En bout d’route
11. Brutalité
12. A l’arrache (remix 2026)
Version payante (bonus)
13. J’te baise
14. Entre Dieu et le diable
15. Cellule capitonnée feat. Sekk
16. LTV
17. Regrets
18. Première Bouffée

