Un an presque jour pour jour après l’impeccable premier volet, Capitolium, Stick remet le couvert/couvercle avec un volet 2, Capitolium II, entièrement mis en sons comme le précédent par son compère Zenghi Zen. Loin de donner l’impression qu’on prend les mêmes et qu’on recommence, ce Capitolium II qu’on trouve encore meilleur que le premier nous emmène encore plus loin, plus profond et plus fort dans les sous-pentes d’un rap français miné par la dépression, l’insuccès et l’amertume mais qui s’avère de disque en disque plus virtuose, tragique et jubilatoire que jamais. Capitolium II est LE disque qu’il vous faut en cette rentrée (et on s’empresse de le chroniquer à cette seule fin) pour donner corps à la déprime qui vous guette, ruiner l’effet push-up de vos vacances réussies et considérer votre vie sous le seul angle qui vaille : une débâcle. Il n’y a rien de tel qu’écouter Stick pour se sentir comme une sous-merde de charpente, vaguement combative, mais aussi décidée à laisser filtrer la moindre de ses pensées acides, de ses punchlines assassines, de ses images meurtrières pour se soulager, prendre (par procuration) une revanche haineuse sur l’humanité dédaigneuse, la médiocrité de son système de classes, et brandir, comme un bouclier ou un glaive tranchant, le peu d’exigence (éthique, artistique, morale) qu’il vous reste. Car, contre les apparences et le vocabulaire convoqués ici en permanence (hautement sexuel, offensant et offensif, ordurier parfois), la parole de Stick est d’une noirceur si absolue qu’elle en finit toujours par sonner empreinte d’espoir et d’une possibilité de rachat. On ne se risquera pas à prétendre que l’écoute du disque à haute dose réussira à rédimer quoi que ce soit : votre vie minable, vos péchés, vos échecs, mais il faut avouer qu’à ce degré d’immersion, l’écoute de Capitolium II non seulement soulage, fait un bien fou mais… en donnerait presque la pêche.
Les productions de Zenghi n’y sont pas pour rien qui affichent sur ce disque une variété littéralement époustouflante, autour d’une base orchestrée, symphonique ou samplée, plutôt économe et minimaliste mais passionnante et surtout marquée par un sens du cool (jazzy par exemple sur Terra Cavada, cheesy sur Armagnac & Salade Gasconne) qui a tendance à sublimer d’un trait d’élégance et de légèreté le lance-flammes verbal de son compère. Les sons de Zenghi sont non seulement stylés, racés et efficaces mais s’accordent à la perfection, dans leur hoquet expérimental, au flow incendiaire de Stick. Il suffit d’une boucle de piano et d’un trait de violon synthétique (Encre de Sang) pour monter un monde iréel qui vient “enclore” et contenir la folie du MC psychopathe. Le mécanisme est assez similaire et minimal (un motif étincelant qui crépite comme une bougie d’anniversaire) pour servir le flow obsessionnel d’un Gandolfini 2 aussi terrifiant que sans échappatoire. Les basses sont contenues, presque atténuées pour ne pas en rajouter et faire sombrer l’édifice dans le glauque qui lui tendait les bras. C’est sur ces beats précis, souvent répétitifs mais qui n’en font, ni n’en disent jamais trop que Stick vient poser ses rimes-plaisir, ses formules choc qui tombent de ses lèvres avec une délectation de chacal, pétillant de joie devant l’effet produit, dans un registre qui, bien que plus radical et trash, procure la même sensation de libération que le flow cruel de Fuzati et son Klub des Loosers. Entre les Versaillais et les Parisiens, on peut dresser un parallèle non pas stylistique (encore que les productions de Zenghi iraient comme un gant au chanteur masqué) mais goûter une même adresse dans le maniement des armes, des punchlines et du dédain.
Car l’attraction première de Capitolium II, c’est évidemment la verve et l’inventivité d’un Stick qui évolue sur les dix morceaux d’un disque sec et ramassé (28 minutes pour 10 titres) à un niveau de méchanceté stratosphérique envers lui-même et tous les autres. Il démarre comme s’il montait à cru sur un Astérios qui tient lieu de présentation et de déclaration d’intention. “Je suis sur la côte Atlantique en train de graille une côte de boeuf pendant que ta salope de meuf taille une pipe à ton pote le keuf. Je mérite le Ruinart et on me propose que de la Goudale. Et j’ai du goût donc j’irai jamais à Dubaï. … J’ai deux ou trois projets à finir avant de vous dire goodbye.” L’egotripes à l’air se poursuit tous azimuts, mêlant le rejet du rap mainstream, l’aveu d’un échec commercial personnel prononcé et l’envie d’en découdre qui l’habite depuis au moins Un Mc de Plus, premier LP, sorti en 2014, et qui marque le début de sa mise à l’écart du rap business. La langue de Stick est chargée en métaphores culinaires et gastronomiques. Elles sont particulièrement savoureuses sur Armagnac & Salade Gasconne, l’un des meilleurs titres du disque, qui convoque toutes les saveurs du Sud-Ouest pour aligner les horreurs (“s’il avait pas sucé Warhol, personne saurait qui est Basquiat“) autour d’un sample lui aussi croquignolet. “On n’a pas le temps de faire Prison Break. On se fait plus enculer que dans une prison grecque.“
Il se dégage de chaque titre un mélange de légèreté (dans les punchlines, régressives parfois et si assassines qu’elles font sourire) et de gravité extrême, la situation évoquée tout du long étant tout sauf reluisante. Stick cite Chuck Palahniuk et son célèbre Fight Club sur le sinistre et un peu triste Spawn, titre qui tourne au ralenti et traîne un spleen forgé à la fonte. Les productions viennent donner une dignité à des séquences agressives ou carrément horrifiques, à l’image de l’excellent Musée des Augustins qui démarre par la décapitation d’un ancien patron (“je mets sa tête dans un carton comme si c’était Gwyneth Paltrow“), enchaîne sur la sodomie d’une grand-mère dénommée Lucette avant de référencer le bal de Carrie. Stick porte haut les valeurs de l’insurrection, de la rébellion et de l’offense. C’est dans cette outrance verbale qu’il espère décrocher une place au Musée des Augustins et enfin accéder à une certaine respectabilité. Le Bouclier de Brennus fonctionne sur cette même dynamique : les images foisonnent entre le navarin d’agneau, Valek le chef vampire chez Carpenter et cette image mémorable de “ta meuf s’est faite soulever par tous les joueurs du Stade comme… le bouclier de Brennus“, qui est si brillante qu’on s’en veut de l’avoir spoilée aussi vite.
Les textes de Stick sont des missiles qui explosent un peu partout et qui sont d’autant plus impressionnants qu’ils nous semblent le plus souvent exploser à la gueule de leur envoyeur. Le regard que le rappeur porte sur la société est si sombre qu’il consume tout sur son passage et dessine, dans son sillage, une longue traînée de poisse et de braise où rien ne repousse. Les Princes de la Garonne pèse une tonne et assène ses beats plombés avec tant de peine et de lenteur qu’on a l’impression de marcher sur le fond du fleuve avec des bottes de scaphandrier. Gandolfini 2 n’est pas beaucoup plus léger et il faut attendre le superbe final Terra Cavada pour que Stick et son compère sortent les pieds de la tourbe et gagnent à tire d’ailes (d’ange) une forme de spiritualité dans la… mort. Le morceau fait référence au cimetière de Terre Cabade, le plus grand de Toulouse, et est une belle et grande réussite qu’on honorera tout simplement en reproduisant le texte intégral du morceau :
Le Cimetière en haut d’la gloire est comme une triste métaphore
On doit recommander à boire, le sang du Christ s’évapore.
Sous un océan de remords on se noie dans de vieilles amphores
demain c’est loin, on a fermé les stores pour qu’il s’éloigne encore
On est pas mort à 27 ans alors il a bien fallu vivre
il paraît que tout est écrit et pourtant personne n’a lu l’ livre.
on trouve pas le salut ivre, on le trouve pas non plus à jeun,
Papa Legba m’est apparu, on s’est fait un poulet cajun
Mon personnage n’en est pas un, mais le vrai moi fait pas du rap,
démerde toi avec ça, et mets ton larfeuille dans le sac.
Ton pote m’a regardé bêtement et m’a dit “tu veux ma photo ?”
Non poto “Je veux tes vêtements, tes bottes et ta moto”
Gagner le pactole au Loto, une villa sur les coteaux, côtes de veau sur le barbeuc’, mobilier de chez Trentotto.
Que les soss’ arrêtent la coco et arrêtent de s’mettre dans la sauce,
nique la loi 1901, on veut du bénéf dans l’assoc’ (du biff’)
J’suis un cassos mais je me soigne,
que le ciel en témoigne j’ai moins de vices que certains moines.
un tournevis dans ta couenne, moi aussi j’suis outillé,
j’ai vieilli , j’ai plus envie, de rapper “dégoupiller”
J’étais venu pour tout plier maintenant j’veux juste plier bagage,
on se sent con une fois évacuée la rage.
Comme après avoir joui,
petit j’croyais être John Connor mais j’étais pas protégé par Schwarzie
On choisit pas sa vie, on choisit pas non plus sa mort…
…sauf si on se suicide (évidemment).
La société te considère comme un nuisible, donc un jour tu vas à l’usine avec un fusil et pète un fusible
des fois tu penses être invisible (invisible)
des fois t’as l’impression qu’toute la Terre te regarde,
des fois tu crois être invincible,
des fois tu sais qu’tu finiras dans le cimetière de Terre Cabade
Au sommet d’la ville…
En haut d’la gloire… Terra Cavada
Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire aussi bien et aussi juste, de mêler les registres et les champs référentiels. D’aucuns trouveront que Stick en fait trop, trop sexuel, trop dégueu, trop trash. D’autres diront qu’il n’en fait plus assez : trop doux, trop poétique, trop abstrait. A la lecture de ce genre de textes, qu’on aime ou pas le bonhomme, on dira qu’on est au coeur de la langue, au coeur du réacteur et qu’il y fait chaud et bon.
Capitolium II est un bon disque, en ébullition et effondré sur lui-même. Notre meilleur conseil si vous voulez planter votre rentrée des classes, chier dans le slip du patron et refermer la poche kangourou derrière vous, aimer votre mec ou votre gonzesse comme si il/elle valait mieux que votre chat.
02. Spawn
03. Armagnac & Salade Gasconne
04. Encre de Sang
05. Musée des Augustins
06. Bouclier de Brennus
07. Les Princes de la Garonne
08. Gandolfini 2
09. Daylight
10. Terra Cavada
Lire aussi :
Greenfinch / Greeny Lo-fi
Stick / La mort me va si bien
Stick défie Sauron avec son rap saumoné sur Black Metal
Stick : Entretien avec un rappeur (Partie 2)
Stick : Entretien avec un rappeur (partie 1)

