Alors, est-ce qu’on se laisse tenter par l’escalator grisâtre mais sans effort ou se lance-t-on dans l’ascension de cet escalier pentu mais coloré ? Avant de suivre de nouveau les tapis mécanisés du labeur quotidien, cette nouvelle sélection est une invitation à partir en voyage, pour tracer la route loin du vacarme ambiant, de ce brouhaha généralisé et orchestré, pour fuir cet air irrespirable. On aura ainsi privilégié l’immédiateté, rechercher la fraîcheur de la jeunesse, ceux qui s’imposent avec évidence dès leurs éclosions (Swapmeet, Oubliette, …). Et pour accompagner ces jeunes pousses qui émergent plus (Social Order, R. Missing, Black Marble, …) ou moins (Bay Ledges, Computer Kill, …) de la toujours buissonnante international pop, on peut admirer la longévité des anciens, dont la cime qui émerge au-dessus (l’improbable retour de flamme d’Interpol, l’inoxydabilité de Death Cab For Cutie, la constance Lescop).
01 – Computer Kill / I Think I’m Going Blind
Pour se démonter la tête et sauter contre des murs comme des déglingos, ce n’est généralement pas par ici que ça se passe. Néanmoins, on peut compter sur Computer Kill. Le groupe de Baltimore balance un nouveau single aussi primitif que jubilatoire avec une boite à rythme qui s’emballe, insidieusement poussée par une mélodie crescendo alors que la ligne de chant reste rectiligne. De prime abord, cela parait simpliste puisque cela recycle les canons post-punk, mais c’est diablement efficace avec cette ambiance darkwave, parfait alliage d’électro et de pop romantique. Pour ce qui est d’en savoir plus sur les intentions de Noah Schippers sur le plus long terme, on est toujours dans le flou, aucune annonce n’ayant été faite sur la parution d’un album.
02 – Boy Harsher / Jeans
Figures emblématiques de la scène synthwave depuis plus d’une douzaine d’années, Boy Harsher claque un tube sombre et sexy, pour relancer la machine après la parution du concept de film d’horreur / bande-son, The Runner (2022), toujours publié sur leur propre structure, Nude Club Records. Le duo du Massachusetts s’est également lancé dans une tournée marathon à travers les USA durant l’été. Sur ce single qui devrait embraser les fins de soirées dans les clubs qu’ils vont fréquenter en compagnie des précieux Choir Boy, autrement plus contrits, Jae Matthews se montre plus séduisante que jamais sur une mélodie en chausse-trappe.
03 – Black Marble / Jim Carol New Year
Lancé par un mignon album de pop synthétique composé à deux, A Different Arrangement qu’avait publié Sub Pop via un de ses sous-label en 2021, Black Marble est devenu le projet du seul Chris Stewart. Dès lors, il a publié régulièrement des chansons synthétiques, regroupées sur trois autres albums. Parfois avec une réussite éclatante, souvent sans parvenir à se démarquer du marigot coldwave / post-punk qui n’en finit pas de délivrer de nouveaux rejetons. Mais attention, même si la boule à facette tourne encore en fin de soirée sur une rythmique sautillante, le New-Yorkais a le bourdon et ça lui va très bien sur cette déclaration d’amour à l’écrivain, poète et musicien punk, Jim Carroll.
04 – Interpol / This Mirror Weighs a Ton
Voilà des revenants qu’on n’attendait plus depuis des lustres. Non pas qu’Interpol ait versé dans le populisme forcené, mais on n’attendait plus grand-chose du groupe new-yorkais, tant chéri à ses débuts il y a un quart de siècle (damned it !). Mais voilà qu’à l’annonce de son huitième album (sauf erreur de calcul), on se fait cueillir avec bienveillance et compatissance, par une chanson à la mélodie rampante, sur un mid-tempo poisseux qu’on imaginerait bien en bande-son d’une scène d’un fugitif claquemuré dans un motel écrasé par le soleil du désert. Ce qui, sous la canicule actuelle, ressemble à notre quotidien, alors on l’écoute encore et encore, inlassablement.
05 – A Thousand Mad Things / Empty Part of Me
On croirait d’abord découvrir un morceau de Depeche Mode ou tout du moins, un morceau révérencieux « featuring Dave Gahan ». Et puis pas vraiment, parce que Roland Orzabal de Tears For Fears pointe son nez, le jeune Anglais se cachant derrière A Thousand Mad Things, faisant preuve d’une belle ampleur vocale. Fort heureusement, il parvient à étaler ses influences sans être obséquieux au fil de ses premières productions, fruits d’un travail de laborantin. Il faudra voir sur la longueur quelle est réellement la profondeur de champs.
06 – Plastic Estate / Innocent or Guilty
On tient là la madeleine estivale pour les nostalgiques de The Blue Nile et son chanteur Paul Buchanan ou ceux qui affectionnent leurs descendants comme Private World – qui tarde d’ailleurs à donner une suite à son fort recommandé unique album (Aleph paru en 2020 sur DAIS). Tout comme ces derniers, Plastic Estate est un groupe gallois qui a les yeux résolument tournés vers les 80’s à l’heure de son troisième album. Si la formule synthético-romantique est ainsi très datée dans ses aspirations, elle ne sombre pas dans la désuétude pour autant grâce à une production contemporaine, à l’aune de celle utilisée par Nation of Language.
07 – Social Order / Ketamine Eyes
Après les déboulés tata-poum-tchak de ses premiers singles de haute tenue, Social Order calme le jeu le temps de cette chanson à la mélodie lancinante. Certes la rythmique reste soutenue et il reste toujours des embardées de boîte à rythmes guère entendues depuis les 80’s, mais le groupe de Las Vegas cajole plus qu’il ne harangue. Après avoir partagé la scène avec leurs icônes New Order, OMD et She Wants Revenge, il serait temps que le trio convertisse ses promesses sur la durée d’un album !
08 – R. Missing / Turning Off Lights is my Destiny
Depuis que le label Italians Do It Better a réintroduit la sensualité et le glamour comme qualités musicales fondamentales avec Desire, Nite Jewel et surtout Chromatics, le duo R. Missing a développé sa propre formule électro-évanescente. Et les New-Yorkais, qui ont fait leurs premiers pas en 2017 chez les français de Talitres, la laissent filer au kilomètre, nous emmenant sur un tapis-roulant vaguement trip-hop (leur discographie enfle de mois en mois). Mais il faut bien reconnaître que lorsque Sharon Shy feule comme sur ce titre placé en ouverture de leur nouvel album digital, plus d’un aura des picotements au creux des reins.
09 – Lescop / Comète
Quand vient l’été, on peut compter sur le retour de Lescop qui continue à « faire des plans sur la comète » en annonçant la parution prochaine du successeur de Rêve Parti (2024). Toujours aussi singulier dans le panorama musical français, le protégé d’Indochine confirme qu’il est fortiche pour livrer une version cold wave / synth-pop dans sa langue maternelle.
10 – Swapmeet / Halfway
Ça commence par une petite ligne de chant délicate, de celle qui caresse l’oreille. Puis, ça tricote, la mélodie tournicote, allant fureter du côté de L’Altra ou le genre de groupes comme Halifax Pier ou Firekites, tant chéris et restés à jamais trop confidentiels. Mais, derrière cette voix mutine, on sent bien chez Swapmeet beaucoup de tension et c’est avec une véritable jubilation qu’on accueille la déflagration qui ponctue cette chanson de l’été, comme l’orage qui éclate enfin pour évacuer la chaleur. Le premier album des Australiens (Mount Zero – Winspear) est un ravissement indie-rock / slowcore à recommander aux nostalgiques des 90’s.
11 – Death Cab for Cutie / Riptides
Ecouter Death Cab For Cutie en 2026, c’est ouvrir une boîte de souvenirs qui s’accumulent depuis presque trente ans. Ça fout le vertige quand on calcule que l’indémodable Transatlanticism est paru il y a vingt-trois ans quand même. Depuis, Ben Gibbard est devenu un acteur majeur de la scène indie US, un taulier, un mentor, une référence. Mais ce qui est pratique avec lui, c’est qu’au bout de treize albums, on reconnaît sa patte et bien évidemment son chant singulier en à peine quelques secondes. Même s’il a parfois bricolé un peu d’électronique (un souvenir du génial projet The Postal Service qu’il avait fomenté avec Jimmy Tamborello), aujourd’hui les guitares sont de sortie !
12 – Swim Deep / Pieces of You
Après tant « d’américanités », retour dare-dare vers la Perfide Albion qui nourrit en son sein, à l’Ouest des Midlands, l’un de ses nombreux enfants issus de la famille brit-pop. Swim Deep ne fait rien de neuf, mais tout bien, en atteste cet extrait de leur cinquième album, pétri de baggy-sound et de chœurs comme en sont remplis les chansons imaginées dans un pub. Au registre des références, chacun pourra en pointer une brassée selon son propre parcours musical, parmi lesquelles on pourra compter The Verve dans sa première mouture, entre A Storm In Heaven et A Northerm Soul.
13 – Oubliette / Away
D’abord on s’interroge sur la genèse qui a conduit un groupe basé en Californie à choisir pour patronyme Oubliette. On cherche, on farfouille, mais les seules informations qu’on trouve, c’est qu’un groupe de metal, manifestement autrement plus établi que ces petits nouveaux, a choisi le même nom. L’exotisme de la langue française probablement. Heureusement, le duo énigmatique a trouvé refuge sur The Funeral Party, label artisanal qui accompagne quelques groupes qu’on suit avec attention (Whirr, Crushed, French Police, Death Bells, Fearing, Night Sins, …). Et à l’écoute de leur premier mini-album au format resserré (sept chansons en à peine 27 minutes), on comprend que ceux-là ont trouvé la bonne formule shoegaze / bedroom/ trip-pop mais n’en abusent pas. D’ailleurs sur leur premier single, si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi, ils s’astreignent même à ne pas se répéter au-delà du premier refrain.
14 – Bay Ledges / Loving Arms
On pourrait le concéder sans être condescendant : Bay Ledges ne dispose que d’une seule et unique formule. Mais celle-ci lui permet de transformer le plomb en or. C’est en reprenant les mêmes ingrédients, avec les mêmes dosages déjà utilisés pour Swin to the Buoy (son « tube » diffusé sur la toile l’année dernière) qu’il retrouve la magie. Au gré d’une ligne de guitare acoustique à l’équilibre instable et d’un chant approximatif, mais en l’incarnant avec pudeur et humilité, le tout est ô combien émouvant.
Écouter aussi :
In The Trip #19
In The Trip #18
In The Trip #17
In The Trip #16
In The Trip #15
In The Trip #14
In The Trip #13
In The Trip #l2

