[Playlist] – In The Trip #15

[Playlist] – In The Trip #15Déjà, les ripailles de fin d’année se profilent, les canards commencent à salement baliser pour la préservation de leur foie et il va falloir se pencher sur la clôture de l’exercice pour décerner les lauriers de l’année 2025. Mais avant de s’exciter sur ce qui se profile dans les prochains mois (The Notwist, Apparat, The Twilight Sad pour n’en citer que quelques-uns), certains se jettent dans la bataille en balançant leurs dernières productions pour composer la bande-son de l’hiver. Et pour une fois ça chante en français un peu plus que d’accoutumée, on retrouve des anciens qui restent modernes et des nouveaux venus qui font dans l’ancien.

01 – Requin Chagrin / Parachute

C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on découvre enfin la suite des aventures de Requin Chagrin, indéniablement l’un des plus excitants projets à frétiller dans le marigot francophone. Et c’est une surprise (relative, certes), de constater que Marion Brunetto semble nager dans une ambiance moins mélancolique que Bye Bye Baby – du moins sur ce single bien « tatapoum » avec la jeune femme derrière les fûts. La formule reste unique dans sa forme, alliant poésie et immédiateté, se gardant à bonne distance de céder aux tics de la production qui dessert bien souvent la « chanson française ».

02 – Teenage Bed / Récifs

Comprendre les paroles, c’est tout à la fois saisir la fulgurance du propos (ce qui arrive de temps à autres, mais trop rarement), comme restreindre la machine à rêver. Avec Teenage Bed, il faudra d’abord se concentrer, dresser l’oreille pour comprendre que le chant est en français – et plus encore, qu’il mérite d’être écouté. Mais celui-ci est caché derrière un pan de rock US, dans sa forme effondrée, jamais loin d’une version slowcore de Built To Spill. Le Breton a des choses à dire et est bien éduqué. L’appropriation est tout autant singulière que fascinante, rehaussée par une bonne dose d’autodérision alors que le fond est d’une noirceur vertigineuse.

03 – DECEITS / Please, Wake Up

Peu de groupes distillent une telle impression d’urgence – et en l’occurrence chez DECEITS, c’est même un état d’urgence absolu. Le trio de Los Angeles auteur d’un premier album (If There’s No Heaven… – 2023) moult fois rééditée au gré de la demande selon le modèle économique désormais en vigueur chez les artistes qui s’affranchissent d’un label, revient avec un single qui devrait annoncer leur second effort. Et quel single ! C’est un véritablement tube qui devrait ravir les amateurs d’hybridation (post-punk / new wave / dream pop / deathrock) et de romantisme réhaussé d’une once de grandiloquence, avec cette confession d’abord à peine perceptible (« I need you in my life ») qui finit par s’imposer et tout emporter.

04 – Still Ruins / Our Penance

Repérés grâce à un premier EP sur A La carte Records en 2024, le trio californien dévoile un extrait du premier album crédité à Still Ruins, projet dont on ne connait pas la genèse, mais qui doit avoir quelques antécédents eu égard à la maitrise de cet exercice de style ouvertement assumé. Ainsi, ces jeunes gens sont délibérément tombés dans une faille spatio-temporelle, les ramenant quelques décennies en arrière. Pour autant, à l’instar de Johnny Dynamite and the Bloodsuckers ou Choir Boy, ils laissent transparaitre des préoccupations éminemment contemporaines, terriblement d’actualité.

05 – WANTS / Altered Course

Des fois, oser peut être enthousiasmant. En l’occurrence, WANTS ne fait ni calcul ni preuve de retenue à l’heure d’assumer pleinement ses aspirations très 80’s et de les faire partager sans fard (enfin, si probablement en mettent-ils justement pour cacher leurs cernes après des nuits blanches). Mues par une rythmique reptilienne soutenue par des arrangements synthétiques presque dansant, leurs compositions new-wave passent par une production s’appliquant à distinguer la ligne de guitare d’un côté et le chant de l’autre. Cela semble être un réel parti pris de production. Moins sexy et plus romantique que leurs compatriotes ACTORS, le duo de Calgary signe un bel album de genre.

06 – Louse / Dracula’s Lament

Comme plusieurs groupes hardcore / punk ont opté pour le même patronyme de Louse, il faudra se méfier. Ceux qui nous intéressent viennent de Cincinnati et depuis 2021 s’adonnent à un registre post-punk dont la filiation directe remonte à Killing Joke et Bauhaus. Des riffs rageurs, une batterie qui matraque, une voix profonde en contrepoint d’une ligne mélodique aigrelette jouée sur un synthé vintage, du tragique et de l’emphase : ça marche à tous les coups quand c’est bien fait.

07 – Soft Kill / Forever Coming Soon 

Mais que s’est-il passé au sein de Soft Kill ? Si depuis le début du projet il y a maintenant presque quinze ans, le projet est d’abord et avant tout l’affaire de Tobias Grave, son exutoire, sa raison d’être, il semblerait que le groupe qui œuvrait sur Dead Kids R.I.P. City (2020) qu’on considère comme sommet d’une discographique pléthorique, n’est plus. En tout cas, pour ce premier single extrait de Watch It Burn annoncé chez Lamer World (et non plus Cercle Social Records) est crédité du seul Grave (guitares, basse, synthé, programmation et chant). Et en solo, l’Américain torturé et à fleur de peau cherche son souffle sur la longueur de l’album – malgré quelques belles saillies.

08 – Ulrika Spacek / Square Root of None

Trois ans après son troisième album (Compact TraumaTough Love Records), Ulrika Spacek devrait compter parmi les highlights du début 2026, eu égard aux deux singles déjà divulgués. Les Anglais y démontrent de nouveau leurs capacités à bâtir des châteaux branlants, mais qui montent haut dans le ciel, s’affranchissant du vertige, grâce à un sens de l’équilibre rarement pris en défaut. Parmi les composantes qui caractérisent leur musique, l’influence krautrock a semble-t-il ici pris l’ascendant sur le rock psychédélique – tant mieux ! Sur Square Root Of None, avec sa mélodie tarabiscotée, ses espaces de silence vocal et ses synthétiseurs analogiques, cela ressemble fortement à du Deerhunter produit par Tim Gane (Stereolab).

09 – SWIM / Memories (Feat. Ova Looven)

Parce qu’en 2003, le chanteur de feu Antarctica avait réalisé un album puis un superbe EP sous le nom d’Ova Looven sur ARTIKAL:, un éphémère label qui avait réalisé l’insurpassable According To Plan de nos héros I Love You But I’ve Chosen Darkness, on avait noté le nom du projet. Et on l’avait quelque peu oublié. Il faut dire que Chris Donohue s’est pour le moins fait discret en ne publiant qu’un confidentiel album en 2018. Aujourd’hui, on se demande bien par quelle magie, il réapparait sur nos radars en étant crédité d’un « featuring » sur l’album de SWIM, dont on découvre l’existence – et le talent – au bout de ce jeu de piste. Derrière ce patronyme se cache Hamish Lefevre, jeune producteur australien exilé à Londres, ultra prolifique, qui verse volontiers dans des sonorités techno / drum’n’bass, mais qui n’hésite pas à collaborer avec un orchestre classique de Budapest. Son deuxième album pourrait faire penser à ceux de Jamie XX ou James Blake, mais se clôture avec cet ascensionnel Memories marqué par l’influence du patriarche mais toujours inspiré Ova Looven. Après cette découverte, on s’est refait l’intégrale de Fautline.

10 – Sorry / Life in this Body

Dans nos souvenirs, sur la foi de leur premier album (925Domino) en 2020, on avait vite fait d’avoir classé Sorry parmi ces groupes mal fagotés qui se complaisent dans cet état hésitant qui ne permet pas de discerner si le beau est gâché sciemment au nom d’un parti pris arty agaçant ou si cela n’est que le fruit de carences mélodiques. Les trublions Anglais tout droits sortis d’une école de musique confortent la première option aujourd’hui avec leur troisième album baptisé Cosplay, cette pratique consistant à incarner un personnage de manga, de film d’animation ou de jeu vidéo… et probable pied de nez à la baudruche Coldplay. Autant dire que le trouble de la personnalité est une puissante source d’inspiration pour les Londoniens, en atteste ce Life in this Body qui tâtonne d’abord pendant trois minutes avant de s’envoler dans une volute mélodique qui fait taire la suspicion.

11 – The Apartments / A Handful of Tomorrow

Depuis le temps que ça dure (le bonhomme à commencer sa carrière il y a bientôt cinquante ans !), on peut être de plus en plus sélectif, jusqu’à un certain scepticisme à l’heure d’écouter un neuvième album qui s’inscrit dans la droite lignée de ses prédécesseurs. Donc il y a-t-il matière à pointer ce qui distingue That’s What The Music Is For, de nouveau produit pour le compte du label français Talitres, des autres œuvres de The Apartments ? On peut s’y perdre en conjectures sur tel ou tel arrangement (et il y en a encore beaucoup), sur la pertinence des chœurs féminins (Natasha Penot est encore de la partie), sur la production policée, millimétrée soulignant l’application des musiciens (qui s’écoutent jouer par moment). On peut. Mais il faudra bien admettre à la fin que Peter Milton Walsch est toujours capable de fulgurances bouleversantes, d’incarner cette romantique mélancolie (à moins que ce ne soit l’inverse).

12 – Bill Callahan / The Man I’m Supposed To Be

Nombreux sont ceux qui doivent beaucoup de leur éducation musicale à Bernard Lenoir. Au début des années 90, la découverte de la musique de Smog, diffusé entre une chanson de Mark Eitzel avec American Music Club et une autre de Bonne Prince Billy avec ses Palace Brothers, a ouvert des portes. Pour autant ceux-là étant prolixes et persévérants, on aura perdu le fil de leurs discographies touffues et labyrinthique, creusant un sillon jamais bien large. Mais c’est avec une émotion intacte qu’on retrouve aujourd’hui Bill Callahan à un niveau d’excellence qu’on ne lui avait pas connu depuis Dream River (2013).

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