Quelques jours seulement après la mise en ligne de la précédente sélection In the Trip et déjà affluaient les nouveautés et autres découvertes, dans ce frémissement qui précède toujours la trêve du mois de décembre (même s’il s’agit d’un précepte d’un autre temps, quand l’industrie du disque réservait exclusivement cette période de l’année à la parution de coffrets et de rééditions dans le délire consumériste des fêtes de Noël). Cette nouvelle livraison est donc un mélange entre ce qui nous attend pour le début de l’année 2026 et un panorama, partisan et passionnel, de ce qui accompagne cet automne. Cela signifie aussi quelques impasses quand l’émotion n’est pas au rendez-vous malgré l’engouement généralisé (Bar Italia, GEESE, …), que ça ne trouve pas sa place dans une compilation (Michel Cloup / NONSTOP, Daniel Avery, Just Mustard, …) ou que, quand bien on apprécie l’artiste de longue date, c’est bien en deçà des précédentes productions (SOHN, Max Richter, Still Corners, Don’t Get Lemon, …).
01 – The Twilight Sad / Waiting for the Phone Call
Contentons-nous de l’essentiel : après nous avoir abreuvé jusqu’à l’écœurement de diverses compilations de versions démos, de live et de sessions radios (!), The Twilight Sad s’apprête à donner enfin une suite à It Won/t Be Like This All The Time, son dernier album en date paru en 2019 chez Rock Action Records, le label de Mogwai dont ils sont très proches. Et désormais évacuons la question du featuring qui va probablement permettre aux Ecossais d’attirer les curieux : si Robert Smith est bien cité au générique, cela ne s’entend pas explicitement ! On peut imaginer que le chanteur de The Cure s’échine comme les autres à dresser le mur de guitares… à moins qu’il ne donne de la voix pour le sample vocal en second plan. Mais nul doute que la vedette ici est le chant toujours aussi fascinant de James Alexander Graham et que la nouveauté manifeste consiste en cet habillage électronique qui bastonne comme du Arab Strap (aussi copains de pub).
02 – Tycho & Paul Banks / Boundary Rider
D’après certains, le chanteur d’Interpol est cuit, finit, exsangue. Pour d’autres, Tycho n’est qu’un second couteau qui produit des compositions ambient au kilomètre. Et si le respect et l’affection qu’on porte à l’un comme pour l’autre balaient ces poncifs à l’emporte-pièce, on n’aurait pas imaginé que ces deux-là s’acoquinent un jour tant l’univers de Paul Banks et celui Scott Hansen, aussi connu sous le pseudo d’ISO50 pour ses photographies et ses travaux de design, divergent. Et pourtant, si on reconnait très vite le chant caverneux de l’un, parfait en mode laidback mid-tempo, et les ambiances de l’autre, entre électro finement pulsée et ligne de guitares évanescentes, l’alchimie est immédiate.
03 – Social Order / Mistake
Difficile de ne pas avouer que ça tourne à l’obsession avec ce groupe. Social Order n’a toujours pas bouclé son premier album mais chacune des compositions du groupe de Las Vegas se relève être un plaisir de plus en plus coupable. A bien écouter les cinq titres qui composent Strangers EP, on pourrait (devrait ?) pointer la boite à rythmes qui bastonne, la production bravache, les descentes de synthés gluants et surtout ce chant qui monte volontiers dans les aigus comme aux grandes heures du hard-rock qui inondait la bande FM dans les années 80. Mais l’entrelac des lignes de chant, un coup tout proche, un coup renvoyé derrière la section rythmique, les breaks et autres chausse-trappes mélodiques, les guitares jangly qui hypnotisent, tout ça et plus encore l’émotion qui transparait à chaque instant, abolissent toute circonspection.
04 – Nightbus / Angles Mortz
Le beat de la boite à rythme se fait doubler par la ligne de basse qui tourne en boucle, avant qu’une guitare les rejoigne, puis très vite le chant féminin, aussi possédé qu’envoutant les supplante pour emmener la mélodie. La formule est simple, peu démonstrative, le son est aéré et sans esbrouffe. Ainsi découvre-t-on très vite le charme vicieux et vicié de Nightbus, nouvelle signature du vénérable label Melodic. Le duo discret, particulièrement avare et économe au moment de se prêter au jeu de la promotion, incarne l’hybridation en cours entre new-wave et trip-hop, jusqu’à flirter avec le dub, déjà constaté chez leurs voisins de palier de bdrrm (d’ailleurs Passenger a été enregistré dans le même studio). Couvrant un spectre allant de New Order à Tricky, en passant par Massive Attack et The XX, le duo de Manchester embrasse les références dans une formule moderne.
05 – Molly Nilsson / Swedish Nightmare
Comme quoi la prolixité ne permet pas forcément d’être visible, Molly Nilsson peine à se faire connaitre bien qu’elle ait réalisé a minima onze albums et une flopée de EP depuis 2008, le tout par ses propres moyens sur sa structure personnelle. La jeune femme compose vite, enregistre vite (parfois avec l’aide de son ami John Maus avec qui elle partage la même sensibilité artistique) et file tout aussi vite présenter ses miniatures synth-pop sur scène avec une liberté enviable et une fraicheur désirable. Le temps qu’on puisse se demander si l’intrigue pourrait être un coup de foudre, elle est déjà ailleurs. Déjà, il ne reste qu’un peu de son parfum dans l’air et une composition au charme digne d’une version garage de Madonna.
06 – Begging Dog / Begging Dog
En attendant d’entendre enfin des nouvelles de Choir Boy, il faudra se contenter de l’escapade solo de Jeff Kleinman qui pour l’occasion cherche à mordre les mollets comme un vilain Begging Dog. Avec une boite à rythmes rachitique, une basse qui avance comme un gros diesel et sa guitare tour à tour jangly ou noisy, l’Américain qui a trouvé refuge sur DAIS livre un album brinquebalant, hésitant entre mini-brulots punk et introspection sans fard.
07 – Fast Money Music / Crocodile Tears
Dans ce monde numérisé superficiel, où tout va très vite, où tout semble possible, on pourrait facilement succomber aux sirènes de l’instantanéité… avant que la désillusion, le désenchantement nous rattrapent et ne laissent couler de grosses larmes de crocodiles le lendemain. Si le choix du patronyme Fast Money Music sonne tout autant comme une déclaration bravache qu’une sommation bienveillante, l’extrait de son premier album promet une plongée dans ce que son auteur qualifie lui-même de « tough nostalgia ». Malgré l’apport de producteurs experts, l’Anglais a su conserver à sa composition ce qui est en fait un tube domestique avec son piano bancal et son chant dédoublé/étranglé, entre charme jangle-pop et urgence.
08 – Phantom Youth / Endless Pool
Débusqué par Spirit Goth Records, William Evans est un auteur-compositeur-producteur et principal interprète basé à Munich qui se cache derrière le pseudo Phantom Youth. Difficile d’en savoir plus sur le garçon mais tout ça fleure bon l’artisanat. Ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement vigilant sur la qualité de la production, comme on avait déjà pu le constater sur son second album réalisé en début d’année qui fait la part belle au travail sur les rythmiques et le jeu sur les textures. Cette formule lui permet également d’être ultra prolifique et le revoici déjà avec un chouette single qui n’a de « bedroom-pop » que la forme. Ici pas de chichi, ni de pleurnicherie, mais une composition qui capture la mélancolie dans une pulsation métronomique.
09 – The Haunted Youth / Emo Song
Mais à quel moment et pour quelle bonne raison, on a raté ça ? Apparemment, c’était au printemps dernier, mais fallait-il que le soleil brille fort, que le chant des oiseaux couvre les tâtonnements du cœur pour qu’on rate la parution d’une nouvelle composition de The Haunted Youth. C’est donc en différé qu’on la découvre, alors que le plafond est si bas qu’il se confonde avec l’horizon, que le vent met le paysage en mouvement alors que les premiers froids engoncent les espoirs. Ainsi donc finalement, le hasard fait que c’est au moment le plus opportun qu’on découvre enfin la suite de l’indispensable premier album Dawn Of The Freak (2022). Eminemment automnale donc, la chanson est un sommet d’entêtement pour lutter contre la résignation.
10 – Bay Ledges / Swim to the Buoy
La dématérialisation a ceux-ci de positif qu’elle permet de soutenir les artistes dans leur appétit productiviste et dans le cas présent, de leur offrir la possibilité de toucher du public sans même la moindre contribution promotionnelle. Bay Ledges est donc déjà de retour, si on peut parler ainsi vu que l’Américain ne semble jamais cesser de composer. Ce nouveau single reste sur la lancée de ces précédentes compositions, distillant une douce mélancolie bubble-gum, avec une mélodie tarabiscotée, pas avare en effet de production comme cette voix féminine en contrepoint ou cette guitare savamment désaccordée.
11 – Rats On Raft / Painting Roses (2025 Version)
Plutôt qu’une véritable nouveauté, la parution d’une version réactualisée d’un titre paru initialement il y a déjà dix ans est surtout l’occasion de rappeler que Deep Below (Fire Records), le quatrième album paru au début 2025 de Rats On Raft est un sommet de slowcore digne de trôner à proximité des chefs d’œuvres de Bedhead, Red House Painters et Codeine. Cela souligne l’évolution du groupe batave, dont les premiers enregistrements (qu’on ne recommandera pas outre mesure) laissaient entrevoir leurs amours du dub, du post-punk, du krautrock et des expérimentations psychédéliques, dans un pêle-mêle souvent bancal. On retrouve ici cette liberté à embrasser les genres, mais contenue dans la forme et le ton.
12 – Cigarettes After Sex / Anna Karenina
Rapidement Cigarette After Sex est devenu une tête de gondole en se drapant dans des habits soyeux, voire capiteux, joliment ajustés. La formule parfaitement maitrisée séduit d’abord avant de dévoiler ses limites (orchestration bien en place avançant lentement, voix androgyne trainante qui cajole, mélodies bleutées pour fin de soirée léthargique). A l’aune de leur quatrième album (X’s – Partisan – 2024) qui n’offrait rien de plus – mais rien de moins – que ses trois prédécesseurs, ce single digital marque une inflexion salutaire en faisant un tour du côté de Spain.
Écouter aussi :
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