A toi le stress qui essaie de me faire négliger l’essentiel. A toi la rancœur et le cynisme qui voudraient que j’oublie l’être humain que je suis. A toi le doute qui peut me faire vaciller. A toi la morosité qui rend les mines tristes et désabusées. Et bien saches que j’ai ma bulle, mon exutoire, mon monde, cet endroit secret où je peux projeter mes émotions dans la musique des autres, ce véhicule qui me fait voyager, où je peux laisser les émotions éclore sans pudeur, sans jugement de la société. La période n’est pas à l’euphorie, alors il va falloir faire le dos rond, espérer que cela ne dure pas trop longtemps, parce qu’on n’a pas la force de faire mieux. Vite retrouver la force d’agir. Si le ton de cette sélection est renfrogné, elle est aussi frondeuse, pugnace et déterminée face à la résignation. Chacune de ces chansons est en soit l’expression d’un sentiment, d’une envie, d’une émotion. Et si ces artistes expriment cette humanité, ces mêmes ressentis, là maintenant, en écoutant leur musique, c’est qu’on peut donc encore croire en l’autre et espérer.
01 – Wings of Desire / This is the Life
Alors qu’on se languit toujours de découvrir la suite du premier album de Wings Of Desire (Life is Infinite – 2023), le duo anglais nous invite à faire un tour en bagnole sur son nouveau single. On part ainsi pour une balade bucolique, accompagnée d’une petite mélodie synthétique aigrelette, et puis, on se laisse griser par la vitesse et comme la route n’est pas très bonne, le moteur ronfle de plus en plus. WoD pousse progressivement les potards des guitares, et même si la production reste étouffée, ça tabasse de plus en plus. Le bourdonnement va crescendo, jusqu’à la déflagration qui fait s’effondrer la mélodie sur elle-même. Ça fait une jolie synthèse du spectre parcouru par New Order sur ses deux premières décennies d’existence (de Movement à Republic).
02 – Lurve / Flesh & Bones
Pour qui se sera délecter durant des années de l’émergence de l’International Pop puis de la démocratisation des home-studio permettant d’abolir les frontières, on pourrait se réjouir qu’en 2026 un groupe n’affiche plus ses origines sur sa page Bandcamp (« Indie band from worldwide »). Malheureusement, dans le cas de Lurve, on peut imaginer que les motivations à ne plus faire figurer leurs origines russes sont plus délicates. Mais quand la littérature russe a sublimé au fil des époques la capacité de résilience de ce peuple, ceux-là, même s’ils donnent une nouvelle version de leurs appropriations des codes occidentaux de la new-wave et du post-punk sur un ep digital de 5 titres baptisé All Bark, No Bite, ne peuvent nier leur culture lorsqu’ils précisent que « chaque période sombre est toujours suivie d’une éclaircie ». Voilà un rappel pour éviter de sombrer dans notre quotidien morose.
03 – Johnny Dynamite / Helpline
Après trois albums à peu près introuvables dès leurs parutions, Johnny Dynamite revient sans son groupe The Bloodsuckers, toujours pour le compte de Born Losers Records (Korine, Jaguar Sun, Sculpture Club, Frankie Rose, …). C’est dire si John Morisi peut compter sur une bonne fan-base – au moins à Brooklyn. Toujours affublé d’un look so 80’s (un bandana, une veste en jean trop grande et un air d’éternel jouvenceau digne d’un fan du premier rang de la tournée revival de notre Patrick Bruel national), il recycle sans le moindre cynisme et avec une conviction déroutante la sensualité d’INXS, la mélancolie poisseuse de The Cure, les synthés des Pet Shop Boys, et l’emphase de Simple Minds… dans une version, si ce n’est moderne, du moins atemporelle.
04 – Soft Divide / Dressed in Black
Dans la goth-sphère, nul doute de l’influence de Soft Kill et de son influence depuis plus de quinze ans. Ainsi, jusque dans le choix de leur patronyme, le néo-duo formé par deux amis sans pedigree notable s’adresse expressément à ceux qui suivent avec dévotion les productions de Tobias Grave. Et les algorithmes ont fait le reste pour qu’on découvre les cinq premières chansons signées par Soft Divide, toutes hautement recommandables. Ainsi sur leur premier single, tout est très codé, de la production au chant en passant par la boite à rythme, mais les New-Yorkais s’engagent dans une première bifurcation après moins de 1mn40, avant de filer dans le fief de feu For Against (groupe à jamais à mon Panthéon personnel).
05 – DECEITS / One Day You’ll Hurt As Much As Me
Ceux-là sont désespérés – et probablement désespérants pour tous ceux qui ne sont pas amateurs des gimmicks très typés et ne leur pardonneront pas leur surplace stylistique, le khôl aux lèvres et leur emphase. Mais DECEITS se contrefiche de faire l’unanimité, pour eux, il y a urgence à se réveiller comme ils le répètent une nouvelle fois sur ce single digital qui annonce, peut-être, une suite à leur premier album If There’s No Heaven, repressé encore et encore. Le duo de Los Angeles marche sur la ligne de crête entre la vulnérabilité et la rage, entre The Cure et Bauhaus. « Too romantic for the punks, too fierce for the goths. We play passionate post-punk ».
06 – Soft Kill / No Violence
Parce que c’est Soft Kill, on ne rate rien de leurs productions. Parce que Tobias Grave produit énormément, on peut se permettre de les gloutonner avec avidité pour vite se faire une opinion sur l’importance et la pertinence du morceau. Quand il balance un énième EP digital sur les réseaux (January 7th, 2026), on peut même se permettre de laisser filer les trois premières chansons qui répondent aux standards habituels du bonhomme – c’est toujours nettement mieux que l’ordinaire de la scène post-punk américaine. Et puis, on arrive aux presque huit minutes de No Violence, bâties comme un diptyque, d’une puissance sourde ravageuse, d’une tristesse contenue qui fout la chair de poule. Il faut juste laisser défiler jusqu’à atteindre ce point de bascule, quand l’esprit accepte enfin de lâcher prise pour pouvoir partir loin dans son propre intérieur.
07 – Bloodworm / Alone In Your Garden
Adoubé par Suede dont ils ont assuré la première partie, Bloodworm est un jeune groupe, encore un, qui réveillera nombre de souvenirs aux quinquas. Au rayon de la modernité, il n’y a rien à retenir, si ce n’est que le trio de Nottingham aura balancé quatre chansons sur la toile (désormais regroupé sur un EP digital, Blood & Lust) sans attendre la parution d’un disque sur support physique. Pour le reste, dans le fond comme dans la forme, rien ne sortira d’une triangulation entre The Cure, The Sound et Echo & The Bunnymen. Ceci étant posé, tant l’interprétation, la production, la composition et la posture répondent aux canons de la perfection britannique. On peut même d’ores et déjà considéré George Curtis comme un grand chanteur-guitariste, et sa complémentarité avec la paire basse-batterie permet de donner l’élan aux mélodies sans verser dans l’emphase. Pour adultes, romantiques et nostalgiques.
08 – Hiding Places / Waiting
Lorsqu’un groupe revendique l’influence de Yo La Tengo mais plus encore celle de The New Year (le groupe fondé sur les cendres de Bedhead), on se doit de se pencher sur le sujet. Alors, oui, effectivement, comme nombre de leurs compatriotes, Hiding Places a été marqué par les premiers cités, notamment parce que le chant est partagé, ici aussi, entre deux voix et que les guitares crissent sur une rythmique qui jamais ne s’emballe. D’ailleurs, la filiation avec Pavement ou Sebadoh point aussi par moments. Mais sur cet extrait de The Secret to Good Living (à paraître sur Keeled Scales), leur premier album enregistré collectivement après une poignée de chansons en étant à distance les uns (Caroline du Nord) des autres (Géorgie), c’est bien les codes du slowcore qui s’imposent. Production sans fioritures ni arrangements superflus, chant effondré, mélodie empreinte de nostalgie, format long et structure tortueuse, l’exercice de style est parfaitement maîtrisé.
09 – Cola / Conflagration Mindset
De temps à autre, il est toujours bon d’aller fureter du côté de Fire Talk Records. Le prolifique label de Brooklyn a souvent le nez creux, a fortiori lorsqu’il ne s’agit pas d’un énième garage-band vouant un culte immodéré à la pédale fuzz. Et heureusement qu’ils ont déniché Cola, parce qu’avec un patronyme pareil (1582 occurrences sur Discogs), on serait passé à côté du trio de Montréal fondé sur les cendres de Ought dont on avait apprécié les albums sur Constellation, lorsque les uns ont commencé à collaborer avec l’autre, ancien membre de U.S. Girls. Au moment de l’annonce de leur troisième album, Cost Of Living Adjustement, on comprend le sens du nom du groupe et on mesure bien vite que ces musiciens expérimentés excellent sous leurs airs de slackers assumés. La cool attitude, la portée politique en plus.
10 – The Reds, Pinks and Purples / Heaven of Love
On finirait presque par se détourner de The Reds, Pinks and Purples, parce qu’on ne saurait quoi raconter de neuf à propos d’une production pléthorique. Oui, Glenn Donaldson fait peu ou prou toujours la même chanson et son nouvel album (on a arrêté de compter depuis longtemps), Acknowledge Kindness (Fire Records), devait ressembler en tous points à ses prédécesseurs sans réussir à convaincre un public autre que les nostalgiques de la pop anorak de Sarah Records et des compositions jangly de Postcard Records. On peut toutefois souligner ici ou là une ligne de piano ou un arrangement orchestré, peu habituels dans les compositions de l’Américain, qui s’est entouré d’un peu plus de monde qu’à l’accoutumée sans se départir de son émotivité – qui fait beaucoup pour l’intérêt de sa musique.
11 – Darksoft / Same Ol Same Ol
Sur Everydayness, tout commence bien. La mélodie est sautillante et sucrée. Darksoft enchaîne les bluettes, les instantanées de bedroom pop sur son déjà huitième album – qu’on peut se procurer sur support physique via Elasticstage en pressage à la demande ! L’Américain multi-instrumentiste badine, il butine dans le grand répertoire de l’indie pop cotonneuse des 90’s ou plus près de nous en lorgnant vers la jangly-pop « made in Captured Tracks » (Minks, Wild Nothing, Beach Fossils et consorts). Et puis, progressivement l’humeur se fait plus mélancolique, l’horizon s’ennuage et quand arrive Same Ol Same Ol, la ligne de guitare devient moins claire, le ton descend encore d’un cran, le propos glisse sur la confidence et les mélodies s’obstinent. Voilà qui confirme la qualité de l’artisanat d’art de ce prolixe autodidacte.
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