L’esprit de Cleveland : Peter Laughner ou la très triste histoire du premier punk

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9

Peter LaughnerLe label de Cleveland Smog Veil a sorti cet été le meilleur coffret que vous aurez jamais entre les mains et les oreilles cette année. L’objet en lui-même est magnifique, composé de cinq CDs ou LPs et d’un livre épais et indispensable qui consacre la mémoire de Peter Laughner. Si vous êtes déjà venu sur ce site, vous aurez déjà croisé à quelques reprises sûrement le nom magique de cet homme-là, l’un des héros oubliés de l’histoire du rock indépendant américain, tombé quelques jours avant son 25ème anniversaire d’épuisement consécutif à un abus d’alcool et de médicaments. C’était en 1977. Laughner était revenu vivre chez ses parents, issus de la classe moyenne américaine. Il avait passé les mois qui ont précédé sa mort à saborder les quelques concerts qu’il avait organisés ou honorés de sa présence. La plupart de ses amis s’étaient détournés de lui, ce qui ne l’empêchait pas d’assembler des groupes et d’écrire des chansons, de se produire de bars en bars et de considérer qu’il pourrait lui arriver quelque chose de phénoménal à l’avenir. Peter Laughner était essoré mais il en sortait, malgré la détresse qui l’animait, une énergie qui allait imprégner toute l’histoire du rock indé américain, depuis Pere Ubu jusqu’à Sonic Youth ou les Dead Boys.  Peter Laughner écrivait aussi des chroniques de disques assez incroyables, de Lou Reed et du Velvet notamment, pour le magazine Creem qui sont reprises dans le livre qui accompagne le coffret. L’une de ces critiques raconte qu’en découvrant un album du Velvet, le choc pour lui a été si rude et soudain qu’il a passé trois jours à boire et quatre autres à boire encore pour comprendre ce qui avait pu être à l’origine de cette musique. Laughner, dans sa critique, ne parle pas des chansons de Lou Reed et de la manière dont le groupe les joue. Il ne fait que décrire la façon dont il a vomi ensuite, dont la musique l’a bouleversé au point qu’il a failli en crever d’envie, de passion et d’étonnement. C’est peut-être la critique de disque la plus cool et invraisemblable qu’on lira jamais. Plus loin, Laughner raconte à un copain qu’il aimerait faire pour Cleveland ce que Brian Wilson a fait pour la Californie et ce que Lou Reed a fait pour New York. Changer les esprits, faire la publicité de ce qui s’y passe, dire les choses comme elles sont. D’une certaine façon, il n’est pas passé loin du but, même si sa mort a carrément contrarié ses plans.

Smog Veil a écoulé ses 200 et quelques boîtes souvenir en un clin d’œil et il va vous falloir un peu d’imagination et de rapidité au clavier pour vous en procurer une maintenant (le coffret vaut tout de même dans les 100 euros mais si vous les avez, on est prêts à vous les rembourser si vous trouvez ça nul). Vous pouvez aussi considérer que cet enfoiré de Peter Laughner n’est pas le genre de type qui mérite de rentrer dans votre discothèque. Pour tout dire, le gars n’a presque jamais foutu les pieds en studio. Sa seule apparition connue et référencée est sa participation en 1975 à l’enregistrement avec Pere Ubu de leur premier single, 30 Seconds Over Tokyo. Quitte à ne faire qu’un disque, celui-ci n’était pas un mauvais choix. 30 seconds over Tokyo et Heart of Darkness ont inventé l’avant-garage et le punk en 11 minutes et 5 secondes. Laughner a dû rester une journée en studio et c’est déjà pas mal.

Comme si Dylan et Iggy Pop partageaient le même corps

Qu’est-ce qu’il y a dans le coffret du coup ? Du punk, du folk et surtout du blues à revendre. Le coffret a été rassemblé à partir des archives d’un copain de Laughner qui est mort il y a quelques années. Il gardait dans une boîte des cassettes et des bandes en souvenir de son copain. L’ensemble fait quelques 56 chansons qui ont été enregistrées entre 1973 et 1977, dans des formations différentes mais à chaque fois avec Laughner à la guitare et au chant. La plupart des enregistrements qui sont repris dans le coffret sont des inédits qu’on n’a donc jamais entendus ou croisés avant. Le rendu est assez formidable, même si le son (c’est le jeu) est plutôt médiocre avec des lives captés sur le vif et des montages incertains. Ce coffret constitue une immersion incroyable dans la matrice du rock indé américain. La musique de Laughner fait le lien entre la musique du delta, le blues maudit à la Robert Johnson dont il partage le destin tragique, l’intelligence poétique du rock new-yorkais et la violence sourde et brutale des Stooges qui suivra. C’est un rock littéraire (Baudelaire, Sylvia Plath) mais aussi un rock brutal et sauvage (Aint It Fun, I’m So Fucked Up). On pourrait considérer que la discographie de Pere Ubu permet d’aborder ces mêmes choses et ce ne serait pas faux mais Laughner prend les choses un peu plus tôt encore et surtout les exprime avec une telle détermination primitive, une énergie désordonnée qu’on touche enfin du doigt avec lui la compréhension des liaisons entre les genres. Si l’on veut faire un raccourci idiot, on dira que Laughner sonne comme si Iggy Pop et Bob Dylan avait partagé un seul corps.

Peter LaughnerLe disque 1 est incroyable. On est en 1972 et Laughner donne un récital de reprises de vieux blues et de chansons plus modernes. Il joue de la guitare comme un dieu entre le blues et le rock et il chante divinement mal. Entre les reprises de Dylan, de Jackson Brown (sublime version de These Days) et de Lou Reed, Laughner place une de ses propres compositions, Solomon’s Mines, qui vaut tout l’or du monde. Entre les titres, il commente l’origine du morceau et s’adresse à son public. Son groupe d’alors s’appelle The Original Wolverines, c’est déjà la reformation d’un groupe qui a existé l’espace de quelques mois et qui n’existera plus le jour d’après. Laughner installe le punk rock dans l’éphémère et dans l’urgence. C’est un miracle que ces instants aient existé et comme revenir à l’invention du son enregistré qu’on puisse en lire la trace 45 ans plus tard. Le disque 2 ne comprend que quatre morceaux : deux sont de Lou Reed qui étaient le double maléfique de Laughner. Il avait la même voix et la même intensité mais Lou Reed était séduisant et manipulateur, là où Laughner était juste un gosse épris de poésie et qui ne voyait pas le jour d’après. Le groupe de l’époque s’appelle Cinderella Backstreet et personne n’en entendra plus jamais reparler. Laughner y jouait avec son épouse. C’était un homme amoureux et cela s’entend parfois.

Chanter pour le vent et mourir juste après

Le disque le plus impressionnant et le plus fascinant reste le cinquième. Il faut voir la chose. On est le 21 juin 1977. Laughner est rentré chez lui, à Bay Village, après des jours d’errance dans la ville. Ses parents dorment peut-être. Il sort sur le perron et place son magnéto sur le porche et donne un concert de 13 titres pour les herbes folles du jardin et le vent du Nord. 13 titres de Tom Verlaine, de Van Morrison et des Rolling Stones. Laughner joue Eddie Cochran (Summertime Blues) et Lou Reed bien sûr. Il chante Me and The Devil Blues de Robert Johnson et aussi Blank Generation de Richard Hell. Il parle au magnétophone entre les morceaux, annonçant la chanson suivante comme s’il s’adressait à un public imaginaire. Sauf qu’il n’y a à personne. Lorsqu’il a fini, peut-être qu’il boit un verre, peut-être qu’il pisse ou met son pyjama. Et ensuite il est mort. Le disque s’appelle Nocturnal Digressions et c’est comme un masque mortuaire. Laughner chante pour personne et pour tout le monde. Il chante pour nous qui découvrons le vide 42 ans plus tard. Cela résume l’attrait qu’on peut avoir pour ce coffret invraisemblable. C’est comme trouver la tombe de Toutankhamon ou un truc du genre. En beaucoup plus cool et sans le sable autour.

Laughner prouve que la mort est bien quelque chose de définitif. Il ne reste que la trace des hommes qui n’est pas plus sexy et durable que la bave de l’escargot dans son sillage. Il y a quelques centaines de personnes qui suivent le sillon poisseux. Ça peut suffire pour exister encore un peu mais pas vraiment pour ressusciter. Ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas essayer et écouter ce que dit le vent. Il y a plus de rock, de blues et de punk dans ce coffret de Peter Laughner que dans les quarante dernières années de musique des Rolling Stones. Et alors ? La vie pue. Life Stinks. Laughner est connue pour cette chanson mais il mentait éhontément, tout le monde le sait. Il y a cru comme tous les autres.

Tracklist

Disque 1
01. Hesitation Blues (Billy Smythe)
02. The Sidewalks of New York (Blake/Lawler arr: Laughner)
03. Willin’ (Lowell George)
04. Solomon’s Mines (Peter Laughner)
05. Please Mrs. Henry (Bob Dylan)
06. Mean Ol’ Frisco (Arthur “Big Boy” Crudup)
07. Drunkard’s Lament (Terry Hartman)
08. T For Texas (Jimmie Rodgers)
09. Good Time Music (John Sebastian)
10. Love Minus Zero (No Limit) (Bob Dylan)
11. I’m Waiting For The Man (Lou Reed)
12. Eyes Eyes (Michael Hurley)
13. The Eyes of A New York Woman (Ogden/Pynchon)
14. It’s Saturday Night (Dance The Night Away) (Peter Laughner)
15. These Days (Jackson Brown)
16. Fat City Jive (Terry Hartman)
17. That’s The Story of My Life (Lou Reed)

Disque 2
01. Rock & Roll (Lou Reed)
02. One of The Boys (Hunter/Ralphs)
03. All Along The Watchtower (Bob Dylan)
04. Heroin (Lou Reed)
05. I’m So Fucked Up (Peter Laughner)
06. White Light White Heat (Lou Reed) / Call The Ambulances (Cynthia Black)

Disque 3
01. Cinderella Backstreet (Peter Laughner)
02. Down At The Bar (Peter Laughner)
03. Baudelaire (Peter Laughner)
04. 32-20 Blues (Robert Johnson)
05. Rain On The City (Peter Laughner)
06. “I Must Have Been Out Of My Mind” (Peter Laughner)
07. Pledging My Time (Bob Dylan)
08. (My Sister Sold Her Heart To) The Junk Man (Peter Laughner – Adele Bertei)
09. First Taste of Heartache (Peter Laughner)
10. Sylvia Plath (Peter Laughner)
11. Lullaby (Peter Laughner)

Disque 4
01. What Goes On (Lou Reed)
02. Ain’t It Fun (Laughner/O’Connor)
03. Amphetamine (Peter Laughner)
04. Prove It (Tom Verlaine)
05. Dear Richard (Peter Laughner)
06. Hideaway (Peter Laughner)
07. It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry (Bob Dylan)
08. Pablo Picasso (Jonathan Richman)
09. Rock It Down (Peter Laughner)

Disque 5
01. See No Evil (Tom Verlaine)
02. Come On In (Whatcha’ Doin’ On Them Stairs?) (Tom Verlaine)
03. Everything I Say Just Goes Right Through Her Heart (Peter Laughner – Adele Bertei)
04. The Next Room Of The Dream (Peter Laughner)
05. Do It (Jesse Winchester)
06. Slim Slow Slider (Van Morrison)
07. Blank Generation (Richard Hell)
08. Wild Horses (Jagger/Richards)
09. Isn’t That So? (Jesse Winchester)
10. Me And The Devil Blues (Robert Johnson)
11. Pale Blue Eyes (Lou Reed)
12. (Going To) China (Peter Laughner)
13. Summertime Blues (Eddie Cochran)

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