[Chanson Culte #1] – Sonic Reducer, l’hymne secret du punk américain

Dead BoysIl aura fallu des décennies avant que Sonic Reducer soit enfin reconnue à sa juste valeur, reprise par à peu près tout ce que l’Amérique connaît de groupes à guitares et considérée comme l’une des chansons les plus emblématiques du punk américain à côté des Raw Power et autres joyeusetés chantées par des groupes comme The Stooges et The New York Dolls. A l’échelle du punk US, Sonic Reducer est l’équivalent du No Fun des Sex Pistols, un titre désenchanté et agressif qui porte sur lui toute la détestation du monde tel qu’il est devenu par une jeunesse qui n’en a strictement plus rien à faire d’aller perdre sa vie à travailler pour s’acheter une machine à laver. Sonic Reducer, c’est la fin des valeurs familiales, la fin de la vision d’une société américaine véhiculée depuis la fin des années 40 par le cinéma et la télévision naissante, c’est la fin de Jean-Pierre Stevens et le début des emmerdes à grande échelle. Tandis que le punk anglais n’abandonne pas tout à fait la politique, s’autorisant des charges en règle contre la Monarchie ou l’Etat Policier, le punk américain est plus fondamentalement nihiliste. Iggy, Stiv Bators et Johnny Thunders sont des cow-boys solitaires, des hors la loi qui véhiculent une forme d’individualisme radical effondré sur lui-même où l’horizon est un mélange de sexe (avec des groupies), de drogue et de haine éternelle. Le fun qui est à l’origine de la société américaine du milieu du XXème siècle à aujourd’hui est détourné et travesti en une sorte d’orgie éternelle où on passe autant de temps à se divertir qu’à s’autodétruire. C’est cette violence exacerbée qui est parfaitement résumée dans l’immense texte produit (en quelques minutes probablement) par le mystérieux Crocus Behemoth pour son compère des Rocket From The Tombs. Mais reprenons les choses dans l’ordre.

Cleveland Mi-1974-1975. L’aventure durera moins d’un an. Dans la ville industrielle de l’Ohio, un groupe s’assemble autour d’une figure du pré-punk local Peter Laughner. Laughner écrit des chansons et joue de la guitare. C’est un type cultivé et arty déjà miné par l’alcoolisme et la drogue. Il a une petite vingtaine d’années. Il s’associe à un petit journaliste rock local lui aussi très cultivé dénommé David Thomas, lequel officiera dans le groupe qu’ils décident de former sous le pseudonyme gothique de Crocus Behemoth. Autour d’eux et pour étoffer leur son, ils font appel à des musiciens du cru. Les contours du groupe sont à géométrie variable mais on y trouve au centre du jeu un guitariste rouquin d’origine irlandaise ultra-doué et autodidacte, le fameux Eugene O’Connor. Laughner et Crocus Behemoth deviennent peu ou prou les leaders du groupe. C’est Behemoth qui finira par assurer le chant sur la plupart des morceaux, la chose intéressant assez peu Laughner qui aura le temps néanmoins de façonner quelques beaux morceaux comme le spectaculaire Ain’t It Fun. Les Rocket From The Tombs, pendant leurs quelques mois d’existence, répètent dans une sorte de hangar à l’autre bout de la ville. Ils enregistrent des démos mais ne vivent pas assez longtemps pour entrer en studio et laisser un témoignage discographique de leur courte existence. Ce n’est que bien plus tard (au début des années 2000) que le public pourra découvrir leur musique originale. Mais c’est une autre histoire. Le groupe fait quelques concerts à base de compositions originales (Muckracker, Final Solution, 30 seconds Over Tokyo) et de diverses reprises. C’est à ce moment-là que naît Sonic Reducer. O’Connor apporte une trame de guitare incroyable, immédiatement reconnaissable à son introduction à 2 notes et à la manière dont on plonge tête renversée dans le morceau. Comme O’Connor n’a pas de texte, Crocus Behemoth se propose de lui en écrire un et voilà qui est fait. La poésie de Behemoth qui deviendra quelques mois plus tard le leader du groupe Pere Ubu est simple, squelettique mais fait merveille. Une chanson de légende est née.

CheetahComme on peut se le permettre, on reproduira ci-dessous la quasi intégralité du texte qui est une merveille punk avant l’heure. Rappelons qu’on est avant le mouvement proprement dit. Chacun œuvre dans son coin. Les Rockets n’ont aucun échange direct avec New York où naissent les proto-punks. Cela viendra très vite mais chacun est pour le moment dans sa bulle. Les premiers groupes commencent à se déplacer de ville en ville. En 1975 et en 1976, Iggy, Television et Johnny Thunders, les Dolls et quelques autres feront le déplacement. Le grand brassage de la rage et du désespoir prendra enfin forme pour trouver son apogée à New York en 1977. Pour l’heure, O’Connor et Crocus Behemoth en sont rendus à inventer le punk à eux tout seul.

I dont need anyone
Dont need no mom and dad
Don’t need no pretty face
Don’t need no human race
I got some news for you
Don’t even need you too
I got my time machine
Got my electronic dream
Sonic Reducer
Ain’t No loser

I’m a sonic reducer
Ain’t no loser.

Au cœur du mystère de cette chanson, figure cette idée d’un type qui n’a besoin de personne et s’impose comme un « sonic reducer » qu’on imagine à la fois comme un appareil électrique et en même temps une sorte de trou noir émotionnel. Le génie de Thomas/Behemoth est partout ici de la mention d’une machine à remonter le temps à cette affirmation existentielle et qu’on retrouvera dans tout le rock alternatif américain qui viendra du loser triomphant. Le reste de la chanson est explicite :

People Out On The Streets
They Dont know who I am
I watch them froùm my room
They all just pass me by
But I’m not just anyone
Said I’m not just anyone
(…)
I’ll be a pharaoh soon
Rule from some golden tomb
Things will be different then
The sun will rise from here
Then I’ll be ten feet tall
And you’ll be nothing at all

La lose est remplacée, sur le dernier couplet, par une affirmation de toute puissance et un délire mégalomane, en même temps que par un désir de revanche. Les paroles telles qu’elles sont reproduites ici ne figurent pas toutes dans la version originale de Rocket From The Tombs mais font l’objet d’une augmentation de la main de Stiv Bators. Le texte de Stiv Bators est moins abstrait que celui de Thomas mais en complète clairement l’intention. Il étend le domaine du punk jusqu’à faire peser sur le monde et l’auditeur cette menace d’une revanche à venir : le type est à terre mais il va se refaire, c’est sûr… ou presque. Toute l’Amérique (straight ou décalée) est résumée en quelques mots.

Quelques mois après l’écriture de la chanson, Rocket From The Tombs se sépare. Laughner et Thomas partent fonder Pere ubu qui existe toujours aujourd’hui (sans Laughner qui meurt très vite). O’Connor, accompagné du batteur Johnny Blitz Madansky, s’acoquine avec une autre figure locale, Stiv Bators, pour former un groupe punk loin des inspirations arty des deux autres. Ils s’appelleront les Dead Boys. Dans la séparation amiable d’avec Thomas, les deux hommes se répartissent les chansons de Rocket From The Tombs. Pere Ubu récupère Final Solution et 30 Seconds Over Tokyo. O’Connor obtient la garde de Sonic Reducer qui devient la chanson emblématique du groupe qu’il forme avec Bators. Sorte de Mick Jagger punk défoncé et ultra élégant, Stiv Bators est hargneux, gracieux, séducteur et volcanique. Il est chétif, rongé par une obsession pour le sexe et bientôt par la drogue. O’Connor le suit partout et n’est pas insensible à la vie de débauche qui s’ouvre à eux. Les Dead Boys deviennent le groupe punk le plus improbablement destructeur de l’histoire du punk américain. Au cœur de leur set, Sonic Reducer fait figure de diamant noir et de marqueur éternel. Les Dead Boys enregistrent en 1977 la première version discographique du morceau pour leur album Young, Loud and Snotty, avec le texte remanié de Bators, qui s’impose de fait comme le plus connu (celui des Rocket From The Tombs n’existera jamais réellement). La chanson fait son chemin. Les Dead Boys se séparent puis se réparent. Bators et O’Connor se retrouvent au gré de leurs errances et de leurs besoins d’argent. Les Dead Boys remplissent les salles et permettent aux junkies de se refaire de temps à autre une santé financière. Bators finit au début des années 2000 renversé par un taxi à Paris. Il meurt dans sa chambre d’hôtel après avoir refusé qu’on l’emmène à l’hôpital.

Le morceau est repris par Guns N’Roses qui trimballe le titre entre 2009 et 2010 sur scène mais aussi par Pearl Jam en 1992, à l’apogée du groupe. O’Connor, Bators et les autres co-compositeurs voient ça comme une manne insensée. L’échelle de notoriété des Guns N’Roses et de Pearl Jam est sans équivalent à l’époque. En 2004, les Beasties Boys samplent l’introduction du morceau pour leur titre An Open Letter To New York et Sonic Reducer se signale à un public qui n’a jamais rien eu à faire avec lui.

Lorsque David Thomas, entre deux albums de Pere Ubu, relance la machine Rocket From The Tombs avec O’Connor à ses côtés, on assiste à la résurrection du morceau par ses deux créateurs originaux mais la version de référence reste celle enregistrée par Bators. On bascule d’ailleurs dans le post moderne avec une reprise par Thomas de la chanson reprise par Bators et les Dead Boys à Thomas lui-même. Au chant, Thomas sonne plus comme le chanteur de Pere Ubu que comme l’ancien co-leader des Rocket From The Tombs, ce qui, paradoxalement, conduit à donner une légitimité supérieure à l’interprétation de Stiv Bators, plus punk, qu’à celle plus déstructurée (et tardive) de son créateur.

L’histoire des reprises de cette chanson composée à l’origine par le jeune guitariste O’Connor est ensuite plus difficile à suivre, tant elle connaît d’occurrences. On citera en vrac Overkill, Die Toten Hosen ou Rainy Day Saints. Sonic Reducer s’impose, malgré son histoire compliquée, comme le titre secret le plus rayonnant et vivace de la galaxie punk. D’aucuns (dont nous faisons partie) le considèrent comme le meilleur résumé jamais écrit de l’âme punk. Ses origines mystérieuses en renforcent la légende, comme si le manifeste n’avait jamais réellement existé autrement que comme une légende urbaine, un mantra qu’on se répète de sauterie punk en sauterie punk, sans en connaître l’origine ni la destination. Oeuvre collective, disparue et anéantie par l’histoire, la chanson est plus forte que le business. Les punks sont plus forts que la société ou ce qu’il en reste.

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