Délicatement, un modeste album d’ambient jazz s’était imposé en douceur en 2024, défrichant son chemin en catimini pour mieux trôner comme une évidence : avec son album éponyme, Total Blue, le trio composé de Nicky Benedek, Alex Talan (Coolwater) et Anthony Calonico, damait le pion à des centaines d’autres montrant, eux, ostensiblement les muscles. Depuis, nous avons tenter d’écluser la discographie de chaque membre, curieux d’attribuer telle particularité musicale de l’album à l’un ou l’autre. Opération réussie pour celle de Benedek, plus fournie, les deux autres se révélant vides comme les rêves : problèmes de référencement, probablement, de jeune discographie, ou manque de scrupule de notre part, n’allant pas jusqu’à passer au peigne fin leur travaux sous d’autres alias ou comme subalternes d’autres projets. On laissait ça à plus tard. Miracle de l’agenda ou… des algorithmes : à peine un mois après le dernier album de Benedek avec Tom Carruthers (Process 9), on signale la sortie de Spacious Heart d’Anthony Calonico chez les Hollandais de Music From Memory, superbe label surprise ayant accompagné la découverte de Total Blue. Alex Talan file un coup de pouce en prod.
Expédition cardiaque, crise spatiale
Chez True Blue, on appréciait cette légère teinte new age qui colorait l’album sans jamais l’entacher de ringardise. Ceci suppose un talent certain, et il semble définitivement attribuable à Calonico. On aime les petits bruits d’estomac électroniques, la basse discordante et pourtant en harmonie avec ce piano et cette toile électronique. Si on tombe, elle nous rattrapera comme un trampoline. On dérive en sécurité, embué d’incertitudes mais avec notre bouée, se laissant guider en ce monde d’Ether. Par ses petits tremblements de cymbales, on a l’impression d’être réveillé par un jazz band. C’est évidemment le contraire : on sombre dans une douce hypnose. Dans ses meilleurs moments, Spacious Heart fait l’effet d’une trempette dans une lampe à lave. Anthony arrive à créer des pistes amples et horizontales arrivant à nous prendre à partie, intimistes. C’est un peu comme si une peinture abstraite nous intimait à la regarder se mouvoir, vivre et dialoguer. On s’enroule en elle comme on entre dans un paysage.
On est dans une autre dimension, mais nulle inquiétude contrairement à celle ressentie au contact du dernier Seefeel, plus aride. On aime toujours autant ces bulles oblongues de synthés rendant le voyage cosy, de ces guitares de rêves éloignées. Sur l’excellent Whispers, on pense encore aux travaux de Trevor Horn pour Seal, le premier devant constitué une place importante dans la charpente référentielle d’Anthony (et plus encore de True Blue). Nous retrouvons aussi ce truc japonais, très jazz animiste, hautement spirituel, qu’on a chez Aragon (le groupe) ou dans les productions plus funky rock du maître Yuji Toriyama ; à la John Martyn aussi, comme l’écrit justement la notule. Une petite basse électronique fait l’effet d’un vaporisateur d’eau, chose bienvenue en temps de canicule. On marche pour marcher, la gueule enfarinée. L’envie de se soustraire de la coupe du moi étreint : nous allons.
Trou de ver de terre
La réalisation de l’album s’est échelonnée de 2020 à 2024, soit une durée conséquente ; on pourrait donc considérer cet assemblage comme une collection échafaudée, amassée puis transformée en album par opportunisme. Oui, certes peut-être – mais non : il y a ici un certain liant. Pour autant, est-ce le gage d’un album aussi solide que Total Blue ? C’est difficile. Spacious Heart souffre d’un manque de contention, d’une relative inégalité qualitative entre les titres, comme si Calonico les avait composés au fil de l’eau pour se faire la main. Certains nous donnent l’impression d’être enfermés dans le fond d’écran d’un simple iPhone. Tout ça reste indéniablement de bonne facture, et même incarné, mais l’illumination manque. L’ennuyante Who Am I, qu’on espère maladroitement nommée, amène la question de la carte d’identité musicale sur la table : peut-on être fidèle à soi dans un album, qui plus est solo ? Se convertir musicalement ? Offrir un un fragment de vie, un instantané ? La voix du compositeur fait son apparition sur une moitié d’album. Elle est belle, c’est indéniable, mais sa présence ne nous transcende pas. D’ailleurs, les meilleurs morceaux sont ceux où elle s’absente. L’intérêt semble ailleurs.
Avec un certain recul, on aurait voulu ce feu sacré que l’on avait obtenu par cette union des trois, mais rapporté à la seule personne d’Anthony. Et pourtant, on retrouve cette limpidité harmonique, parfois complexe, riche, fourmillante. On a comme l’impression d’observer au microscope un être unicellulaire pendant un massage ; et on voudrait juste lâcher les amarres, complètement. Comme l’album Ambiente de Jex Opolis, les pistes tirent parfois les minutes, posant la question du renouvellement (comme quoi, ce n’est pas qu’une affaire de label, la découpe). Le tam-tam de Baka Dom nous tape à l’oreille, avec un petit côté que ne renieraient pas les Hongrois de Jazzbois, plus dans la cadence néanmoins. Nous pensons Spacious Heart fidèle lorsqu’il délivre des nappes mouvantes dans lesquelles on aimerait s’enrouler ; à présent, on la reconnaît dans Total Blue, sa pâte. Mais nous sommes persuadés que Calonico est bien plus encore.
Tracklist :
01. Ether
02. Hillside
03. Whispers
04. Gray Glow
05. Baka Dom
06. Who Am I
07. Soft Blue
08. Collapsing

