Arctic Monkeys / The Car
[Domino Records]

3.9 Note de l'auteur
3.9

Arctic Monkeys - The CarLa transformation progressive de l’excellent groupe pop rock anglais qu’ils étaient en une énorme franchise lounge reste après leur album Tranquillity Base Hotem & The Casino (en 2018) une source de stupéfaction  qu’on a jamais totalement digérée. Comme beaucoup, on avait adoré les premiers disques rentre-dedans du groupe, le chant virevoltant d’Alex Turner et ses textes que d’aucuns considéraient comme écrits en secret par Daniel Treacy des Television Personalities. C’est dire. Et puis les Arctic Monkeys sont devenus tout à fait autre chose, chose qu’ils prolongent, approfondissent et magnifient avec ce septième album studio, The Car.

Le chant de Turner a changé : il s’est ralenti, comme fractionné pour être sûr que chacun entende bien ce qu’il dit. Les guitares ont progressivement été détournées, chassées et retournées pour laisser la place à des orchestrations somptueuses, souvent fascinantes mais un brin grandiloquentes. Le groupe est devenu quelque chose d’autre : plus un petit/grand groupe vif et frais venu du Nord de l’Angleterre mais un groupe sûr de lui, évoquant au ralenti des doutes, des peurs, des sentiments abstraits et modernes, exprimés souvent dans des univers froids et métaphoriques, un hôtel du futur, une voiture qu’on imagine électrique, gigantesque, luxueuse. On pense évidemment en écoutant The Car au roman de Don DeLillo, Cosmopolis, où un milliardaire se balade toute la journée dans Manhattan avec sa limousine pour se faire couper les cheveux. On éprouve cette même impression d’évoluer dans un monde parallèle et irréel qui a été fabriqué pour servir l’art du spectacle. Est-on DANS la voiture ou se tient-on en DEHORS ? Il n’y a rien de pire que d’avoir la sensation d’être laissé au bord de la route. Rien de pire.

Pour dire la chose tout simplement, The Car est un bel album, sophistiqué et qui est à la fois classieux, élégant et intelligent mais qui, en tant que disque de rock, n’existe pas. C’est un disque complaisant et ennuyeux qui ne dit rien de nos vies et de nos émotions. Les histoires d’amour qu’évoque Alex Turner se tienne à distance, comme s’il évoquait de vieux souvenirs passés dont on est pas certain qu’ils aient vraiment existé et été partagés avec de vraies personnes. Le regard est souvent lointain, cafardeux, comme si on observait le monde à travers un voile ou une caméra de surveillance. Le personnage qui s’adresse à nous partage ses émotions, une sorte de solitude caressante, une plainte, qui ne nous atteint pas. Les chansons déploient leurs arrangements sans qu’on puisse y prendre part et prendre notre part. On ne sait pas quoi penser de Jet Skis On The Moat. On trouve que Body Paint fait ressembler les Arctic Monkeys à Muse. Big Ideas a de faux airs de Burt Bacharach mais la musique y agit comme un cache-misère. « The band was so exciting » chante Turner. Ce qu’il n’est plus une seule seconde aujourd’hui. Le chanteur abuse du falsetto sur Hello You et nous fait regretter sa voix chantée/parlée des débuts. Les paroles sont souvent paranoïaques, magnifiques mais dissimulent des menaces (l’espionnage) qui ne s’incarneront jamais autrement que dans quelques tournures poétiques ou des effets de style, ce qui en atténuent au final la puissance et les fait passer pour de simples leurres ou des enluminures en trompe l’oeil. Faisons moderne et ils n’y verront que du feu. Soyons flous à défaut d’être restés fous.

Pourquoi faudrait-il essayer de recréer la pop baroque et orchestrale des années 70 ? Alors, oui, on peut se laisser faire parfois, écouter avec émotion la simplicité triste de Mr Schwartz ou siroter un cocktail sur le joli Perfect Sense. Mais à quoi bon puisqu’on sait qu’on en retiendra rien et qu’on ne partagera au final rien du tout avec ce disque ?

The Car est sans doute un album soigné et bien conçu, un album charmant et pétri de qualités musicales mais c’est un album qui n’est pas fait pour nous et dont on envisage assez mal les circonstances dans lesquelles (dans notre vie de tous les jours) on pourrait avoir envie de le réécouter.

Tracklist
01. There’d Better Be A Mirrorball
02. I Ain’t Quite Where I Think I Am
03. Sculptures of Anything Goes
04. Jet Skis On The Moat
05. Body Paint
06. The Car
07. Big Ideas
08. Hello You
09. Mr Schwartz
10. Perfect Sense
Écouter Arctic Monkeys - The Car

Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

More from Benjamin Berton
Andy Shauf est-il le nouveau Jonathan Sufjan « Paul Simon » Richman ?
Imaginez quelque chose comme la rencontre des qualités de mélodiste de Paul...
Lire la suite
Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *