[Chanson culte #28] – Girls & Boys : Blur squatte l’été 94

Blur - Girls & Boys« Blur a définitivement raté l’express pour Las Vegas » écrivait Emmanuel Tellier dans les Inrocks en juin 93, au moment où la France s’apprêtait à snober Modern Life is Rubbish, deuxième album des natifs de Colchester. Sans doute car Blur semblait ici pécher par opportunisme : hier baggy (Leisure), le groupe, une fois la mode acide dans les limbes, se réinventait en disciples nationalistes de Paul Weller, Terry Hall et Andy Partridge. Cynisme carriériste ? Pas vraiment : calculateur, certes, le Blur originel, conscient de l’impasse musicale baggy, cherchait néanmoins à se réinventer, d’un point de vue commercial et artistique, dans un terroir n’appartenant à nul revival.

Ayant surfé sur une mode éphémère pour lancer le bulldozer Blur, et face au terrible échec commercial de Leisure, Albarn / Coxon / James / Rowntree décident, en 93, d’outrepasser l’époque et de puiser dans leurs héritages british.

En avance de quelques mois sur le mouvement britpop, Modern Life, d’où l’accueil mitigé de Tellier, ressemble à un disque anachronique : Nirvana et PJ Harvey sont des étendards, New Order est toujours le meilleur groupe de la décennie (même si Republic, qui vient de sortir, laisse dubitatif), l’humilité de Red House Painters nous chavire, Suede et les Auteurs sont les next big things du moment (les premiers, entre Bowie et Bolan, prennent l’Angleterre de haut ; les seconds, sous influence Television, lorgnent vers l’intelligentsia du post-punk). Dans ces conditions, comment s’amouracher d’un disque furieusement aristocratique ? D’autant plus qu’il est difficile, toujours en 93, de séparer le bluff du Blur.

N’empêche que les années donneront raison à Modern Life is Rubbish. Précurseur d’un mouvement éphémère mais ô combien populaire – dont les ventes de disques (Oasis) concurrenceront celles des Beatles –, ce deuxième Blur est aujourd’hui considéré, à juste titre, comme un important document de la musique anglaise, comme une confirmation (avec toute la distance nécessaire) du talent Coxon / Albarn.

Modern Life is Rubbish, nous sommes à présent tous d’accord sur ce point, est un grand disque. À sa sortie, l’album obtient cependant un succès modeste qui oblige le groupe à se remettre instantanément au travail – pour éditer un nouvel opus… douze mois après le précédent. Avec une ambition : le prochain single de Blur cartonnera dans toutes les habitations anglaises.

Produit par le fidèle Stephen Street, Girls & Boys, en 94, va bien au-delà de la domination british : il squatte les charts et les esprits de la terre entière !

Comment expliquer un tel lavage de cerveaux ? D’abord, banalement, car les riffs de Coxon s’accordent de façon hypnotique au Damon refrain étendard. Ensuite car la chanson évolue entre différents axes : Korg vintage, chant olympique, grattes indie, basse très en avant. Entre dance-pop et accords slacker. On pense au Bowie de Let’s Dance, au XTC de Making Plans For Nigel… mais avec une attitude de faux branleurs qui justifiera, quelques années plus tard, un rapprochement naturel entre Pavement et Blur (deux formations cousines).

Avec son clip frimeur, Girls & Boys, puis le redoutable album Parklife (un classique de l’histoire pop), débarquent en avril puis mai 94. Autant dire qu’il s’agissait DU single de l’été, et du disque qui allait squatter nos platines durant les soirées grillades / alcools / baises vécues lors de cette saison génialement blurienne.

Durant l’été 94, Blur domine le monde. Les filles sont folles de Damon, les garçons un peu rock y trouvent une alternative au grunge et pensent aux Smiths… Sans se douter que Blur allait devenir, avec l’album suivant (The Great Escape), le groupe le plus populaire, le plus acclamé et polémique, le plus étendard d’Angleterre – en plein match de boxe avec Oasis. Autre histoire…

Ce que nous ne pouvions également soupçonner en 94 : d’une mode attractive, Blur se métamorphoserait un jour en…l’un des plus grands et influençables groupes anglais de tous les temps (sur le même tapis que les Beatles et les Smiths). Et Damon Albarn en Brian Eno du millénaire. Encore une autre histoire…

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