[Clip] – Jacques joue avec Vous

Jacques - VousAprès un retrait de quelques années suite à un ras-le-bol médiatique, Jacques, le DJ à la coupe d’abbé, est de retour parmi les humains. Existe-t-il un prénom à la fois plus franchouillard et emblématique de l’électro dans ce qu’il a de plus expérimental à offrir ? Avant d’évoquer ce nouveau titre dont nous sommes les sujets, un bref détour sur son histoire s’impose.

The Pool That Jacques Destroyed

Jacques est un enfant de la balle, dont la tête baignait dans la musique avant même de naître. Fils du chanteur de chanson française Étienne Auberger, ce dernier grandit dans le milieu bourgeois-bohème rock de Strasbourg. Pas très à même de s’entendre avec l’école, il monte durant l’adolescence avec ses potes Rural Social Killers. Le groupe de rock clapote et le succès se fait attendre. Entré dans l’âge de raison, Jacques vivote de soirées en drogues, et se fait connaître en incendiant… l’eau d’une piscine. Une anecdote qui aura fait rire tout le milieu assurantiel. Ce gars a l’âme rock, à défaut du succès. Un bon leitmotiv pour se bouger le cul et ne pas finir dans le rouge.

Le fils Auberger s’essaye alors à la vie hors cadre … pour ne pas faire gonfler son solde (négatif). Il fréquente des squats et rencontre la communauté électro parisienne dans les années 2010, notamment des gars du label Pain Surprises. C’est le début du grand tout, de la spirale inspirante : fêtes, soirées, émulations et rencontres avec Polo & Pan ou les Jabberwocky, qui le pousseront par orgueil à la création.

S’ensuivront alors un premier EP Tout est magnifique, couronné d’un certain engouement par son style assez iconoclaste. La musique, assez minimaliste mais suffisamment mélodique pour vous faire dodeliner du corps, est composée uniquement de bruits d’objets et de lignes de basses. Les concerts et tournées complètement improvisés débutent. Puis, repéré par l’intelligentsia salonnarde de France Culture lui commandant une piste se voulant complètement expérimentale (en échange d’une émission lui étant dédiée), comme seule une frange de son public s’aime à l’écouter, fait avec les bruits de la Maison de la Radio, Jacques, dans un élan canularesque assez génial, fit tout le contraire. Dans Dans la radio, titre presque « commercial » comparé à ses précédents faits, il y pose pour la première fois des paroles complètement méta, jouant sur la mise en abîme (il entendra sa voix pour la première fois sur les ondes dans ce studio). Le titre est un carton. L’ardoise diminue, son compte grossit. Un « album » antonymique (Sapiens talks Jacques), en regard du précédent, sans musique mais uniquement fait de paroles et poèmes, sort gratuitement. Puis un autre, dans la lignée du premier, Sous Inspi, mais avec, tenez vous bien, pas moins de… 128 pistes. Jacques n’est pas d’ici bas.

Coupe de bol

Nous pourrions penser que Jacques est une vaste duperie, un attrape-bobo que seul un pays pédant comme seule la France en génère. Oui, mais pas vraiment. Jacques est zinzin, mais absolument sincère dans son approche. Il y a une folie douce complètement revendiquée adossée à une véritable expérimentation sincère. Un peu comme un enfant se lancerait innocemment dans une invention. Notre Géo Trouvetou joue aussi bien de la guitare que de la casserole ou du briquet. Jacques, c’est un peu un Marcel Duchamp du son, certes, mais qui prend au sérieux ce qu’il fait sans se prendre au sérieux lui-même. L’ouverture gaguesque de son Centre National de Recherche du Vortex, où il expérimenta la défenestration de fenêtre ou le broyage de broyeur, en est l’illustration. Il serait facile de le rapprocher d’un Mr. Oizo, et pourtant, cela serait malhonnête, car même s’il y a sens de la posture, ce n’est pas de la branlette intellectuelle. Ces albums sont des farces avec du fond, souvent drolatiques, quelques fois innovantes, toujours candides.

En 2017, un mauvais cambriolage de nombreux instruments et objets accumulés en pleine tournée l’a mis en panne. Retiré du monde, il revient de plus belle. Le single Vous parle de son rapport à l’autre, soit nous, à la fois misanthropique et pourtant vital. Chaque être est le composant unique d’une masse nommée l’autre avec laquelle on joue au ping-pong toute la vie. Extraite de ses expériences biographiques, la musique est à l’image de son clip léché, gentiment kafkaïenne, mélange du meilleur goût des gestuelles d’un  Wes Anderson et d’un Jacques Tati. Nous y voyons un homme à la calotte tondue dans un aéroport voir en l’autre son double. Joué par le grand frère et par le père, que l’on imagine heureux d’être passés par la case coupe-tif, ces derniers sont captés par l’excellente réalisatrice plasticienne Alice Kunisue, bien connue pour les clips de Vladimir Cauchemar et Franz Ferdinand, chargés d’absurdie et de bizarre.

Nous pressentons une envie d’aller de plus en plus vers le musical. Avec Vous, Jacques délaisse les corps des clubs pour quelque chose de plus pop et nuancé, sans se fausser. D’ailleurs, les bruitages sont toujours de mise, qu’il s’agisse de celui d’un détecteur de métaux ou d’un silencieux à la Tontons Flingueurs. Ce single annonce l’arrivée d’un album prochain, même si Vous n’en fera pas partie intégrante. Étant donné le bonhomme, ne vous demandez plus « pourquoi »…

Jacques a fait grand bruit avec un nouveau système d’acquisition d’un titre. Alors même que celui-ci vient d’un milieu bohème, et qu’il s’est jeté dans la musique sans passer par la fac, nous sommes encore surpris de le voir proposer un système aussi sophistiqué que le bitcoin. Vous étant la première sortie de son label Recherche et Développement, Jacques est passé du statut de squateur à celui de la pleine propriété : une belle démonstration d’ascension sociale! Après la coupe et l’imagerie soignée de son univers, lui qui complexait de ne pas avoir fait d’études, se révèle un pionnier dans la vente musicale 2.0. Jacques nous vend une partie de lui ; et ça, c’est beau. Les 192 secondes se sont écoulées comme des petits pains. Le morceau s’est accompagné d’un remix sympatoche par Obsimo, qui n’aura prélevé de l’original… qu’une seule seconde acquise. En bon marketeux, Jacques a assorti à la version vinyle un morceau exclusif nommé   Attends, inécoutable sur internet. Nous n’avons pu l’entendre dans son entièreté, mais il n’est pas sûr que  cette face B soit inoubliable. Peu importe que vous vous preniez au jeu de Jacques, son son annonce prendre un tournant. Nous l’attendrons de pied ferme.

close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Dorian Fernandes
La Femme / Paradigmes : Suppléments
[Born Bad Records / Le Disque Pointu]
Le sujet féminin est devenu le genre roi de notre époque. Non suffisamment...
Lire la suite
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *