I Wanna Hold Your Hand (1978), la Beatlemania selon Robert Zemeckis

I Wanna Hold Your Hand de Robert Zemeckis
Je n’avais bizarrement jamais vu I Wanna Hold Your Hand, le premier film de Robert Zemeckis sorti en 78 (durant l’été 85 en France, sous le titre Crazy Day), déjà coécrit avec le complice Bob Gale et déjà produit par le fidèle Spielberg. Sans doute car le cinéma de Zemeckis, entre professionnalisme étouffant et prouesses technologiques un peu froides, ne m’a jamais particulièrement touché. Bon faiseur certes, mais sans cette émotion, forcée ou naturelle selon les projets, qui caractérise la filmographie spielbergienne. Dans le cas de I Wanna Hold Your Hand, mon scepticisme était infondé : non seulement le film est très vif, très drôle, gentiment cancre et pourvu de touchantes maladresses, mais il s’agit également du film le moins « programmatique » de Zemeckis.

1964 : les Beatles commencent leur invasion de l’Amérique. À ce titre, la venue des Liverpuldiens dans l’Ed Sullivan Show, à New York, fait hurler les filles, engendre le phénomène groupies et rend hargneux les garçons fans d’Elvis. Quatre adolescentes (dont Nancy Allen et Wendie Jo Sperber) décident de rencontrer, vaille que vaille, Paul, John, Ringo et George. L’occasion d’une virée, du New Jersey jusqu’à la Big Apple, vingt-quatre heures durant, afin de satisfaire les fantasmes puis enclencher l’émancipation libertaire des quatre filles.

Le scénario et la mise en scène s’accordent à l’hystérie des groupies : frénésie du rythme, absence de temps morts, urgence car impossibilité du statisme, non-sens et gags tantôt hilarants (une groupie se fait marcher sur le pied par un policier, déclenchant ainsi le hurlement des autres qui croient que les Beatles arrivent), tantôt lassants (le numéro comique d’Eddie Deezen, moins abouti que sa future prestation dans le 1941 de Spielberg). Une scène homérique, quand même : Nancy Allen, soudainement dans la chambre d’hôtel des Beatles (en leur absence), aperçoit la basse du groupe, l’agrippe en extase et mime rien moins qu’un simulacre de fellation (de prude, future mariée docile, le personnage, au contact du rock’n’roll, ressent enfin l’orgasme mystérieux que sa vie rangée ne lui permettait guère d’entrapercevoir).

Zemeckis épuise autant qu’il séduit lorsqu’il joue à fond la carte du gag potache, du film de mauvais élève. On comprend mieux ainsi, face à I Wanna Hold Your Hand, ce qui nous a toujours dérangés dans un film tel que Retour vers le futur : l’humour y était dosé, placé au bon endroit, à des moments calculés, jamais dans le trop, à la façon d’un premier de la classe qui voulait épater son professeur (Steven).

N’en demeure pas moins un étrange passéisme, qui allait ensuite se transformer en révisionnisme. Robert Zemeckis et Bob Gale appartiennent à la génération de l’après Nouvel Hollywood, et c’est peu dire qu’ils n’entretiennent aucun lien insurrectionnel avec les Friedkin, Coppola, Scorsese et De Palma d’hier. En fait, et I Wanna Hold Your Hand le prouve, Zemeckis et Gale pratiquent un « c’était mieux avant » qui passe obligatoirement par la naissance du rock’n’roll. En 78, l’état de santé de l’Amérique ne les intéresse pas, les soubresauts punks ne les concernent nullement. Pour eux, tout commence et tout s’arrête avec l’arrivée des Beatles. Pour eux, la fin des années soixante est une apothéose qui ringardise la musique des décennies suivantes.

Ne pas oublier que dans Retour vers le futur, la première chose qui marquait le spectateur lorsque Marty McFly débarquait en 1955, c’était l’absence de rock et la mélancolie désuète éprouvée face à l’écoute de Mr.Sandman (The Chordettes) et Ballad of Davy Crockett (Fess Parker). Marty, probablement trop blanc-bec pour accepter que les origines du rock furent blacks et non pas liverpuldiennes, reprenait à Chuck Berry l’héritage Johnny Be Good. Pour Zemeckis et Gale, l’histoire du rock était sauve : Johnny Be Good n’était qu’un brouillon ayant permis l’essor des 60’s, donc des Beatles.

Un autre exemple frappant se trouve dans A La Poursuite du Diamant Vert (à mon sens le meilleur Zemeckis, car suffisamment impersonnel pour que le cinéaste se rattache à l’apprentissage du personnage joué par Kathleen Turner) : réfugiés dans la carlingue d’un avion cargo, Joan et Jack débusquent, outre une bouteille de whiskey, un numéro du journal Rolling Stone. Malgré la couve Elvis Costello, Jack, en connivence avec le blouson cuir Grateful Dead du pilote décédé, manque de s’étouffer lorsqu’il y découvre que les Doobie Brothers se sont séparés. L’action du film se situe vraisemblablement lors de son tournage, en 1983, mais pas question pour Zemeckis de s’attarder sur la couverture Costello : l’auteur de This Year’s Model n’est qu’un sous-fifre incapable de rivaliser avec le rock et la pop de la fin des années soixante.

C’est un peu le problème Zemeckis : la plupart de ses films semblent arrachés à quelques pages jaunies d’un vieux Rolling Stone. Là où Spielberg, hier comme maintenant, travaille l’Histoire pour mieux commenter l’époque contemporaine, le cinéaste de Contact se refugie dans son enfance (il avait onze ans lorsque les Beatles dominèrent le monde) pour envisager le présent de ses films comme si les années 60 furent éternelles. Voilà peut-être en quoi le cinéma de Zemeckis nous laisse de marbre : la réalité y est falsifiée, à force de trucages et de péripéties scénaristiques qui cherchent à réécrire l’Histoire, à soumettre celle-ci à l’idéal d’une éternelle enfance un peu rétrograde, un brin vieillarde.

Crédit photo : capture d’écran du film.

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