Keith Levene (1957-2022) – la guitare (anti)héroïque

Leith Levene
Keith Levene
est décédé le 11 novembre 2022 des suites d’un cancer du foie. Il avait 65 ans. Dire qu’il était encore sous le feu des projecteurs serait faux : Keith Levene n’a rien fait de bien intéressant sur le plan artistique depuis 1983 et son départ de Public Image Limited (P.I.L). C’est un peu dur à dire de cette façon mais on n’aurait probablement pas parlé de lui s’il n’avait jamais croisé la route de John Lydon en 1978 pour ce qui devait rester l’aventure musicale la plus incroyable, décisive et remarquable de son existence de musicien. Il ne faut pas une vie entière pour changer la face du monde. Keith Levene aura eu deux ou trois belles années, ce qui est bien suffisant finalement pour laisser son empreinte et faire parler les gens pendant le siècle qui suit.

Souvent drogué jusqu’aux yeux et évidemment marqué à vie par cette consommation, Keith Levene aura vécu en partie sur cet héritage, enregistrant encore en 2014, suite à une campagne de crowdfunding, une nouvelle version du disque Commercial Zone, créé trente ans plus tôt avec et contre Lydon. Il s’était marié deux ou trois fois et doit laisser derrière lui au moins un fils. Sa contribution à la guitare au sein de P.I.L est ce qu’il a fait de meilleur et marque l’entrée historique dans l’univers du post-punk des musiques contemporaines, en même temps qu’elle constitue une influence majeure pour des guitaristes importants qui suivront tels que The Edge de U2.

Son modèle : Steve Howe (Yes)

Levene s’est mis à la guitare dès 13 ans. Il écoutait les Beatles et les Yardbirds, ce qui l’amena, à quinze ans, à s’engager comme roadie avec le groupe Yes qui était alors dominé par la figure de son guitariste bavard Steve Howe. Tout au long de sa carrière, Levene évoqua l’influence qu’eut Howe, un monstre de technique, sur sa pratique de la guitare. Très vite, Levene monta en gamme et concilia une parfaite maîtrise de l’instrument avec une volonté farouche de déconstruire sa pratique. Il expliqua en interview que l’un de ses secrets était de savoir se mettre à l’écoute de ses erreurs techniques et d’essayer d’en tirer quelque chose de productif. Avec P.I.L, vaste entreprise de déconstruction (ratée) de tout ce qui faisait le rock et le punk de l’époque, Levene devait créer contre à peu près tout ce qui s’était fait avant. Loin d’y arriver, il inventa un nouveau style qui conjuguait une approche presque industrielle du son, jazz et métallique, tantôt profuse tantôt économe, un vrai sens du mélodisme. Il n’est pas certain que l’héritage de Howe soit ce qui est le plus évident à saisir dans son jeu mais on y retrouve cette idée que la guitare parle d’elle-même et que le guitariste doit se mettre à son service.

Avec les Clash en 1976

Si Keith Levene a bien co-fondé les Clash, il a démarré sa carrière dans le groupe proto-punk Flowers of Romance, groupe qui a laissé plus de traces pour la notoriété future de ses membres (Viv Albertine, Sid Vicious en plus des petites amies de Steve Jones et Paul Cook, Jo Faull et Sarah Hall) que pour sa production musicale. On mettra au crédit du Keith Levene de cette époque la composition du morceau Belsen Was A Gas, repris peu après par les Sex Pistols.

En 1976, Keith Levene s’associe à Mick Jones et à Paul Simonon pour former ce qui deviendra les Clash. C’est, paraît-il lui, qui par sa prestation à la guitare lors de l’audition du chanteur, qui décida Joe Strummer de rentrer dans le groupe. Heureusement ou malheureusement pour Levene, le groupe comptait alors trois guitares et trop de styles différents, ce qui fragilisa quasi dès l’origine la position du jeune homme dans le groupe. C’est lors du premier concert des Clash qu’il croisa Lydon, au sein des Pistols, et lui souffla à l’oreille qu’il le rejoindrait sans hésiter si jamais le groupe se séparait.

Levene quitta rapidement les Clash et ce avant même l’enregistrement de leur premier album. De sa contribution au groupe, outre ce live qui présente le groupe à ses débuts, on ne trouve guère que la co-écriture d’un des titres, What’s My Name, assez mineur. Mick Jones prend l’ascendant mais d’aucuns considéreront qu’on trouve jusqu’au succès en 1979 des traces du passage de Levene au sein du groupe. D’un point de vue historique, son passage fut important dans la formation du groupe mais probablement anecdotique sur ce qui a suivi. A l’époque, les mouvements dans les line-up sont monnaie courante et celui-ci n’a pas plus d’importance que d’autres.

Avec Public Image Limited, l’invention du post-punk

Avec PIL, tout change et Levene devient ce pour quoi on le gardera en mémoire : un explorateur, un pionnier et un guitariste vraiment singulier et unique en son genre. Il est toujours difficile de définir le style d’un guitariste sans l’être soi-même mais il suffit d’écouter les premiers pas de PIL, les huits minutes virtuoses et dépressives de Theme, les attaques de Public Image ou encore l’enchaînement live de Careering et Poptones qui viendront plus tard pour voir que la guitare de Levene, à cet instant précis, contient « toutes les guitares qui suivront ». Elle est tranchante, métallique, incisive, punk mais aussi mélodique, profuse et cristalline. Keith Levene est l’archétype du guitariste post-punk, échappant en permanence aux catégorisations, proposant avec la complicité décisive au sein de PIL du bassiste Jah Wobble, un jeu nouveau, inspiré et conquérant, chaleureux et glaçant, jamais vraiment entendu auparavant. De Howe, il reprend une technique bien en place, qu’il allège considérablement pour en conserver l’agilité sauvage, les notes bien détachées et une position bien accrochée des doigts sur l’accord. C’est cette prise d’accords qui donne au son une forme de netteté et de distinction et en même temps une forme d’intensité cinglante qui s’associe parfaitement à la voix sublimement nasillarde et désespérée d’un Lydon alors en majesté.

Poptones n’est pas loin d’être la chanson la plus géniale de la décennie. Elle s’énonce comme une balade un peu triste et caressante alors qu’elle raconte le kidnapping (tiré d’un fait divers) d’une jeune fille enfermée dans le coffre d’une voiture et qui entend… au loin et à l’avant… le son d’une jolie mélodie sur l’auto-radio.

Levene est parfait sur le premier album du groupe et aussi sur Metal Box. Sur le troisième, Flowers of Romance, il prend du recul, délaisse la guitare pour se concentrer sur un jeu de synthétiseurs vaguement pompé sur Pere Ubu un peu moins intéressant mais qui participe du sabordage des fondamentaux rock par le groupe. La création au sein de PIL est apocalyptique, sous l’effet des dissensions individuelles, des délires paranoïaques des uns et des autres, et de l’influence narcotique. L’aventure tourne court mais laisse malgré tout une empreinte décisive sur la fin de décennie et le début de l’âge qui suit. La guitare pleine de subtilité, d’effets, d’écho de Levene séduit les jeunes guitaristes en herbe du pays et sera copiée mille fois.

En solo : par curiosité

Le reste ne mérite pas beaucoup d’attention. Au milieu des années 80, Keith Levene se relocalise à Los Angeles où il tente de se lancer dans diverses affaires foireuses avec son épouse d’alors. Il finit par travailler sur place, notamment avec les Red Hot Chili Peppers. Levene est propulsé producteur de leur troisième album The Uplift Mofo Pary Plan. C’est en réalité une couverture pour le plus chouette plan « drogues » de la Côté Ouest. Levene et le guitariste Hivell Slovak subtilisent 2000 dollars sur l’avance fournie par EMI au groupe, à l’insu des autres membres, pour s’acheter de la came. Le groupe part en sucette, et en réhab pour un certain nombre, puis Levene est écarté.

Quelques années plus tard (1988-1989), la fin équipe émarge sur le premier album solo du guitariste, Violent Oppression, un disque un peu débile où l’on trouve des titres originaux tirés de Eps parus un peu avant, et quelques reprises comme If Six Was Nine d’Hendrix, guitariste qui n’a à peu près rien à voir avec Levene. D’ailleurs (ce qui est un comble pour un disque de guitariste), c’est le gentil Slovak qui prend la guitare sur cette reprise tandis que Levene glisse à la basse. L’album s’écoute avec bienveillance aujourd’hui, et sera l’une des rares occasions où Levene se met à chanter (de façon assez décevante, il faut l’avouer).

Le reste de sa carrière solo est à l’avenant : anecdotique à l’exception peut-être d’un disque intitulé Yin and Yang, enregistré en 2012 avec Jah Wobble pour Cherry Red Records.

Metal Box In Dub : faire comme si…

La dernière partie de l’histoire est un peu plus amusante. Levene et Wobble, de nouveau réunis, assemblent une version alternative de PIL en intégrant un clone vocal de John Lydon qui réussit à ressembler plus à Lydon que Lydon lui-même lequel a dans le même temps remonté PIL….

Les deux hommes et leur nouveau compère se nomment Metal Box In Dub et refont des concerts et quelques disques. Leurs interprétations de PIL sont impeccables et témoignent des capacités presque intactes d’un Keith Levene amaigri, vieilli et abîmé par les drogues, mais dont les mains suivent encore le mouvement. Pour les puristes, Keith Levene ne fait en revanche pas partie du casting qui réenregistre en 2021 avec Jah Wobble l’intégralité de Metal Box pour un disque intitulé Metal Box Rebuilt in Dub, signé par le seul bassiste, et qui vaut vraiment le détour …

Keith Levene produira entre 2016 et 2022 quelques petits livres avec l’aide d’un auteur dans lesquels il reviendra sur ses années fastes et qui lui vaudront de faire quelques conférences et tournées littéraires.

L’histoire se termine ainsi, ni-mal, ni-tout à fait bien, mais sous forme d’une boucle en forme d’élastique autour du bras, quelque part entre 1978 et nos jours. Ce qu’il aurait pu faire d’autre à la place est un mystère.

Photo : artwork PIL (livret album) par Dennis Morris

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