Nation of Language / Strange Disciple
[PIAS]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Nation of Language - Strange DiscipleOn les cite souvent comme un exemple. Nation of Language est un petit miracle de groupe, respectant les aînés comme ils se doivent tout en s’affirmant dans leur être, leur individuation. Ce n’est pas facile d’exister comme post-punk, quand vos parents sont des géants projetant leur ombre. Tout l’enjeu est de ne pas être trop amoureux de celle-ci. Qu’on se rassure, Strange Disciple, troisième album du groupe après le lumineux Introduction, Presence (2020) et le grandiose A Way Forward (2021), est encore un exemple à suivre.

Pupilles de la nation

Nous voilà jeté dans le bain, et pas dans n’importe quelles eaux. Dès les premières notes, on reconnait à première oreille un morceau de Depeche Mode, trop longtemps oublié de nos mémoires (peut-être est-ce I See You), peut-être même bien fantasmé. La voix de Ian Devaney est d’ailleurs (d’un autre ciel), d’un monde d’échos et de déférences. Il y a aussi du Goodbye Horses de Q Lazzarus, dans cette superbe entrée investie dans la Kraftwerk qu’est Weak In Your Light, et plus étonnant encore, semblent se cacher en souterrain des notes du Tha d’Aphex Twin. Martin (Gore)! on a retrouvé tes gosses, pas besoin de test! Plus encore que les deux précédents albums, les Depeche Mode habitent ce Strange Disciple qui s’applique, sans jamais se déposséder.

Voilà ce que devraient être tous les groupes de ce genre de musique, quand on pestait contre le dernier Pale Blue Eyes, This House. Nation of Language porte ses références non pas dans une brouette, mais dans un sac, permettant de voir son avant, avançant avec des splendeurs de spectacle. Les références pleuvent, et pourtant, le processus d’individuation du groupe se déroule sans accroc, parfait. Surely I Can’t Wait est encore un morceau de Depeche Mode qu’on a probablement entendu dans un rêve, tombé d’A Broken Frame, et The Cure a aussi croisé ses gamètes, quelques traits se retrouvant dans le visage d’une guitare passée par là. Le synthé est superbe, avec un juste relief ; la monture des pistes, un travail d’orfèvres. Sur Swimming In The Shallow Sea, on se prend un rafale de guitares décoiffantes, et on entend une voix dans celle de Devaney – oui, celle de Dave Gahan, il chante de passage en lui – on vous jure!

« Come on and sit beside me, let our waters collide / Bathing me in the iris of your widening eyes.
/ What can you share to keep my hands cuffed / Something so bright and blessed that
/ I’m all but crushed / Just a reminder I’m in love
/ Weak in your light / And I can’t seem to wash it off And that’s alright
»

Nation of Language est traversé par une force d’amour, une dévotion de quasi Simple Minds, une fidélité des racines qui irriguera la vie du groupe, sans l’alourdir, comme un chapelet discrètement posé autour d’un cou. On tremble, vivote ; mourrons de plaisir.

L’aurore des idoles

Évidemment, certains nous ont plus quitté que d’autres. Les fantômes se baladent entre les plages. Nation of Language s’amuse à triturer la sempiternelle structure de couplet, étire les pistes, étonnent l’auditeur. Ce sont des enfants. Sightseer pourrait sembler constituer un petit ventre mou, après le décevant Spare Me The Decision, et pourtant, cette petite piste que n’aurait renié John Maus ne demande qu’à être aimée au fil de son évolution. Parfait pour susciter l’attente, et la survenance d’un plaisir à frissons arrivant à grand pas. À l’écoute de Stumbling Still, on voit passer le suaire de l’Isolation de Joy Division, sans ciller, pris dans les Orchestral Manoeuvres in the Dark d’une voix divine. C’est ce qu’on appelle transcender son baluchon de références, lâcher ses lourdes poignées pour arriver à sa musique à soi.

On a comme cette impression de revisiter les années 1980 sans que celles-ci soient estampillées, et cela, sous un ravalement neuf. Jamais celles-ci n’ont été aussi belles sous l’éclairage de NoL. Le groupe nous prend par la main, et nous invite à revisiter des discographies moins notoires et cachées, celles de Thomas Dolby, de Devo et de A Flock of Seagulls, le temps d’une dégringolade synthétique sur Spare Me The Decision, avant de finir devant des Mirrors grossissant. Les vestiges sont flambants neufs, les matériaux nouveaux, les corps d’ouvrages aux arabesques anciennes, mais aux volutes exacerbées par des souvenirs prenant corps et formes dans cette musique. Aidan Devaney, au synthétiseur, est aussi diablement douée que le mari. Le long, beau, hypnotique A New Goodbye le démontre : on ne peut qu’être entouré de beauté à son écoute. I Will Never Learn ferme majestueusement l’album avec un final libérateur, et dont l’ossature n’est pas sans rappeler le travail d’un Information Society au nom du New Order. On ne voudrait qu’une chose : que le prochain transitionne vers un ton plus léger, moins tourmenté, pour s’engager pleinement dans The Human League, l’ambiance de Strange Disciple ne s’éloignant peut-être pas assez d’A Way Forward. C’était la spécialité des DM, de changer le climat de ses albums. Reste que Nation of Language est un groupe important. Il apparait comme ces touchants artisans reproduisant des mouvements leur préexistant, et dont ils sont l’humble prolongation. Et bien plus encore…

Tracklist
01. Weak in Your Light
02. Sole Obsession
03. Surely I Can’t Wait
04. Swimming in The Shallow Sea
05. Too Much Enough
06. Spare Me The Decision
07. Sightseer
08. Stumbling Still
09. A New Goodbye
10. I Will Never Learn
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