Lissom / Eclipses
[Naïve/ Whales Records]

9 Note de l'auteur
9

Lissom - Eclipses« Une certaine idée du bonheur », c’est le qualificatif ou le sous-titre qu’on pourrait donner à notre écoute du deuxième album de Lissom, Eclipses, sans qu’on soit vraiment capable de décrire précisément l’état de lévitation heureuse/songeuse dans laquelle nous a plongé cette nouvelle collaboration entre le pianiste et compositeur Julien Marchal et le chanteur anglais Ed Tullett. On peut écouter les travaux de Tullett au sein de Novo Armor, ou suivre les travaux en solo ou en groupe (au sein de Slumb notamment avec Senbeï) de Marchal pour se convaincre que les deux hommes font partie des électrons libres et des joyaux, discrets et indispensables, d’une galaxie indépendante mi-pop, mi-musique contemporaine, qui ne cesse jamais de se renouveler, de s’étendre et de multiplier les collaborations à la valeur inestimable. Leur réunion au sein de Lissom n’est pas tant une évidence qu’une formidable association de bienfaiteurs, à l’origine d’une musique d’une grâce, d’une élégance et d’une intelligence formidables.

On ne va pas paraphraser ce que dit le label lui même du disque. Les mots clé suffiront : ça parle poésie, ça parle amour, mais aussi résilience, bienveillance, élévation des âmes et des hommes, ça parle brouillard, cafard, peine, nostalgie, souffle, vie, rêve et on en passe. La collaboration entre les deux artistes s’est nouée à distance pendant la crise sanitaire, faite d’échanges de segments, d’idées, de sons, autour du logiciel Ableton Live. Le résultat est une musique du passage, suggestive et onirique mais aussi terriblement organique et matérielle, qui donne le sentiment, sur chaque pièce, que le falsetto incroyable de Tullett, le piano et les notes d’électro, les cordes de Marchal se jouent là : dans notre chambre, dans notre oreille même, dans une proximité stupéfiante et un niveau d’intimité que la musique minimaliste contemporaine (et le piano en particulier) est un peu la seule aujourd’hui à pouvoir instaurer entre l’art et nous, entre nous et nos émotions.

L’écoute de chacune des pièces du disque est susceptible d’enclencher ce mécanisme d’entrée en résonance qui précipite l’auditeur dans un ailleurs cotonneux qui lui est propre et où il se retrouve nez à nez avec ses propres réflexions, ses propres rêves ou images. Le single, Trouble (plage 6), est assez emblématique de ce que provoque la musique de Lissom, un état de léthargie qui tient de la magie, du sommeil et de la (petite) mort, et qui emplit notre coeur et notre corps d’une chaleur tendre et d’un intense sentiment de bien-être.

Above the dark days, zero sum, a far haze, in-between outs, the hum starts to phaseout, we’re in trouble now…

Le trouble dont parle le morceau et ce couplet en particulier n’est rien moins que le trouble de l’existence. Car ce dont cause Lissom est justement cette interrogation (fondamentale, mais pas chiante) du sentiment d’être au monde, la gêne qu’il procure et l’étrangeté qu’il produit et qui (parfois) se change en bonheur ou en joie.

Le disque est existentialiste comme si le piano et les instruments, la voix se mettaient à l’écoute de l’existence, du monde, s’y heurtaient, confrontaient, s’y appuyaient pour en renforcer l’effet ou la réalité. Tides est une oscillation entre l’être et le non-être au rythme des marées et du reflux des eaux. Difficile de ne pas faire le lien avec ces fameuses « vagues » du covid qui ont éclipsé le monde pour le libérer et le re-saisir au fil des mois. Que reste-il de l’homme quand le temps est suspendu ? Comment respirer quand le monde est englouti ? Tullett sonde la mémoire, les souvenirs, comme s’ils pouvaient aider à respirer et presque à se nourrir quand il n’y a rien d’autre à se mettre sous la dent. Le piano est exploratoire. Le piano est excavation. Les notes sont légères et généreuses, lumineuses et volent autour de nous comme des plumes.

Il y a dans ce deuxième album de Lissom une générosité et un optimisme dans cette révélation du monde intérieur qui enchantent et constituent une vraie inflexion par rapport au premier album. Eclipses voyage et exploite l’espace (Provinces) quand il le peut, il galope, il s’infiltre et utilise au mieux sa liberté. Shade raconte l’histoire de cet éveil, de ce changement d’apparence. Lissom réveille la vie et anéantit le vide qui nous encercle. C’est une tentative de libération des contraintes, de dégagement d’un fardeau qui nous pèse. Le mouvement est lent, tactile, tourné vers l’élévation. Le mouvement confine parfois au sacré, cherchant la vérité dans un rayon de lumière, le matin ou la beauté naturelle (Daylight) ou dans le regard de l’autre (In Your Name). Daylight est un miracle qui en trois minutes dévoile tout un monde. One and The Same fait partie des pièces les plus marquantes également par sa sérénité et sa fluidité. La voix de Tullett se met d’abord dans les « pas » du piano avant de revenir à son niveau et de cheminer à ses côtés. Le secret de Lissom est souvent de jouer de cette distance entre la voix et le son, comme si  les deux se tournaient autour et recherchaient une convergence harmonieuse. Les dernières chansons du disque (Mauling, Suns) témoignent d’une forme d’unité retrouvée, constituant une fausse acmé fusionnelle qui rappelle les états d’apesanteur provoquées jadis par les plages de Debussy.

On a toujours tendance, sur ce genre de musique, à fair.e plus intellectuel qu’il ne faudrait. La musique de Lissom se passerait tout aussi bien d’explications et de manifestations (vraies ou fausses) d’intelligence. C’est une musique qui partage avec les musiques sacrées cette caractéristique de se recevoir sans médiation. L’intensité, la structure et l’agencement musique/voix parlent d’elles-mêmes. En un sens, le critique peut aller se rhabiller sur ce coup là. C’est l’oreille qui parle ou du moins qui écoute et pense à notre place. Eclipses est un album remarquable, un disque avec des ailes.

Tracklist
01. Big Sleep
02. Tides
03. Provinces
04. Repertoire
05. One and The Same
06. Trouble
07. Lowry
08. Your Name
09. Shade
10. Daylight
11. Mauling
12. Suns
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