Luke Haines & Peter Buck / Going Down To The River To Blow My Mind
[Cherry Red Records]

9 Note de l'auteur
9

Luke Haines & Peter Buck / Going Down to The River… To Blow My MindLe fait qu’un album ciselé comme Going Down To The River To Blow My Mind par Luke Haines (The Auteurs) et Peter Buck (REM), soit deux artistes majeurs des années 90 (voire un peu plus), ne soit pas accueilli comme un événement de la rentrée ou de l’été en dit assez long sur le manque d’enthousiasme qui entoure désormais le canal historique du rock indé. Il faut dire que les deux hommes (qui, rappelons le, se sont rencontrés “virtuellement” lorsque Buck a acheté en ligne une toile du Britannique) collaborent désormais depuis quelques années, ce disque étant le troisième après les excellents All The Kids Are Super Bummed Out et Beat Poetry For Survivalists .

On avait signalé que le 2ème était un peu mieux que le 1er. Il se trouve que celui-ci, troisième et sans doute dernier volet d’une trilogie psychédélique et psychique, marque encore une progression et s’avère d’une pertinence et d’une élégance tout à fait extraordinaires. Luke Haines qui mène le duo est en grande forme et multiplie les thèmes et scènes marquants depuis le remarquable The Pink Floyd Research Group qui ouvre le bal jusqu’à des titres impeccables comme le génial Sufi Devotional ou le tubesque Judy Chicago vers la fin. Ce qui frappe ici, c’est l’impression de fluidité et de détermination qui relie les chansons les unes aux autres et qu’on retrouve et retrouvait sur les meilleures productions de The Auteurs, comme si rien n’était laissé au hasard et la construction d’ensemble répondait à un plan longtemps mijoté. Cela ne signifie pas que les deux hommes évoluent dans une tonalité homogène bien au contraire : à la pop psychédélique du premier morceau, répond par exemple un rock plus brutaliste et très 70s qui est celui du morceau titre, Going Down To The River To Blow My Mind. La guitare de Buck fait merveille et gratifie les pièces de styles assez variés entre la pop cristalline de REM et un jeu plus sec et brutal, voire des décrochés orientaux et oniriques surprenants sur Sufi Devotional. Sur 56 Nervous Breakdowns, les deux hommes font un clin d’œil appuyé et incisif aux Rolling Stones et à leurs 19 Nervous Breakdowns de 1966.

Les chansons remuent bien et également bien servies par l’univers référentiel d’un Luke Haines au sommet de son art contestataire. Le chanteur remue titre après titre, sur un ton goguenard et parfois caustique (Hot Artists), d’obscures références qui ancrent le travail des deux hommes au coeur d’une conspiration psycho-surréaliste qui renvoie à son ouvrage déjanté Freaks Qui Peut, sorti plus tôt cette année en version française. On croise des freaks nucléaires, des savants fous, des mentalistes espions, une étrange race “hors sol” constituée de personnes nées par fécondation artificielle (le très beau Children of The Air), des monstres nucléaires (Nuclear War) et on en passe. Haines semble rendre hommage à la SF anglaise des années 60-70 qui adorait marier les genres. Il vivifie un imaginaire bizarroïde qu’il retire des mains mal intentionnées des complotistes pour faire ressortir l’absurdité et la bêtise du monde contemporain. Avec lui, on n’y comprend plus rien mais on sait que, peut-être, nous sommes manipulés par des forces occultes. Sufi Devolutional est notre morceau préféré du disque. Le protagoniste traverse une passe difficile et se sent harcelé, pêle-mêle par le Pape, une ancienne épouse et des copines françaises, et on en oublie. Il met cela sur le compte d’une grande manipulation mentale, comme Will Self explorait les affres de la psyché maboule de ses personnages autour de la figure du Dr Mukti.

Chaque morceau réserve des surprises et des bonnes qu’il s’agisse d’un ton, d’une entame ou de petites coquetteries qu’on découvre au bout de plusieurs écoutes et qui agissent sur nous pour nous convaincre que tout cela est fabuleusement écrit, produit et interprété. Me and The Octopus semble s’interroger sur les compétences musicales d’une pieuvre riche de ses huit bras, tout en rendant hommage à l’évidence et aux instincts régressifs du rock chaotique des 70s, auquel Haines a déjà à de multiples reprises rendu hommage. In Rock en mode plus calme est un formidable morceau qui met à jour les qualités des deux hommes. Haines y chante comme à la parade, usant à la perfection de son timbre si particulier de conteur inspiré. Buck ponctue le tout d’une guitare millimétrée et légère comme l’air. C’est beau, simple et une mini-leçon d’écriture pop pour ceux qui voudraient s’y intéresser. Haines fait ensuite le portrait de l’artiste féministe Judy Chicago, aka Judy Cohen. On laissera à celles et ceux qui ne la connaissent pas le soin d’aller vérifier qui elle est et de découvrir son oeuvre. Papa John semble rendre hommage à John Philips, l’un des fondateurs de The Mamas and The Papas. Haines semble se contenter de la façade la plus cool du personnage (qui aurait couché avec sa propre fille, apprit-on plus tard) évoquant sa consommation légendaire de drogues et un voyage commun dans la lune. C’est le John volant et défoncé, inspiré et poète qui l’intéresse ici, dans un portrait balancé et empli de délicatesse. L’album se referme de la meilleure manière avec un Radical Bookshop qui situe enfin sur la carte subjective l’endroit magique où les plus grands artistes se fournissent : pillage, références littéraires musicales, emprunts, drogues, visions, idées radicales. C’est une belle chanson sur l’inspiration et les sources de la création qui fait autant penser à Rushdie qu’à Borges. Special Guest Appearance termine le disque autour de cette idée spéciale des “apparitions spéciales”, courantes dans le rock, et que Haines étend à ce qui se passe dans nos vies. On reçoit des apparitions spéciales du… cancer, de Beck ou de la mort elle-même. C’est astucieux et pince-sans rire mais toujours pétri d’intelligence.

Ce troisième album collaboratif entre Haines et Buck n’est pas loin d’être un chef-d’œuvre. Il gagne en saveur et en valeur à chaque écoute, ce qui est généralement un signe qui ne trompe pas. Les textes sont d’une intelligence extraordinaire, la richesse thématique vertigineuse et les thèmes musicaux sont forts, mémorables et emballants. Que demander de plus ? On aimerait beaucoup que ces deux là qui tournent en Angleterre franchissent la Manche pour se produire en Europe continentale pour enfin entendre sonner ces trois disques en live. Des mentalistes sont sur le coup et on espère voir cela avant la Troisième Guerre Psychique.

Tracklist
01. The Pink Floyd Research Group
02.Going Down To The River To Blow My Mind
03.Hot Artists
04. 56 Nervous Breakdowns
05. Sufi Devotional
06. Children of The Air
07. Nuclear War
08. Me and The Octopus
09. In Rock
10. Judy Chicago
11. Papa John
12. Radical Bookshop
13. Special Guest Appearance
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