Mogwai claque un pétard au Casino de Paris

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Mogwai Casino de Paris 2025
Les fâcheux qui avaient accueilli les semaines précédentes le dernier album de Mogwai, The Bad Fire, la bouche pincée et avec beaucoup de suffisance (pas assez, plus assez, un peu trop….) étaient non seulement tous de la partie mais les premiers à crier non pas au génie mais à l’excellence au sortir de la prestation tonitruante donnée hier au Casino de Paris par les Écossais. Oui, 28 ans après Young Team, et avec onze albums derrière eux, les Mogwai sont toujours l’un des groupes les plus branchés, courus, fédérateurs parmi les jeunes et vieux quinquas semi-ventrus et qui aiment le rock indépendant de la génération Inrocks. On s’était déjà fait la réflexion il y a quelques semaines chez l’ami Frank Black. On peut la multiplier par deux ou trois quant à la sociologie d’un public bien fourni (le plein à 2000 et quelques personnes était fait) : les filles sont rares, les jeunes au moins autant… mais peu importe le flacon/l’âge du capitaine tant qu’il y a l’ivresse.

Mogwai est là et gère en professionnel sa petite tournée des capitales. Bruxelles, Paris et puis Londres, une belle routine autour d’une setlist qui fait la part belle à son dernier album et renvoie un sentiment de maîtrise extraordinaire qui ne tue pas tout à fait l’émotion. Pour dire la chose, cela faisait quelques années qu’on avait pas croisé la caravane de Glasgow et cela nous a permis de bien saisir ce qui avait changé. Quand le Mogwai des jeunes années proposait à son public ce qui s’apparentait à un véritable assaut sonique sous la forme d’un parcours progressif zébré d’éclairs de larsens et d’électricité, le cru 2025 sonne, sur sa première heure, comme un groupe un peu plus normalisé : les morceaux sont légèrement plus courts, les progressions lent/fort/lumineux ne sont plus systématiques et le registre à l’image de la discographie est évidemment devenu très vaste. Sur scène, le Mogwai héraut du rock à guitares et sans paroles, ressemble de plus en plus à un groupe de musique électronique : la mise en scène repose sur l’invisibilité du groupe, tapi dans l’ombre et cloué par l’éclairage dans un anonymat finalement assez perturbant. On distingue Stuart et les autres à leur place, lui à droite et au près, avec sa casquette, barbe au centre et tout derrière, la batterie, mais rien d’autre : ni visage, ni sourire, ni moue, ni sueur, juste un pantomime mystérieux qui fait corps (et âme) avec sa musique et n’offre aucune accroche à l’adoration et à la gloire. En guise d’interaction avec le public, il faudra attendre le rappel pour avoir une petite phrase de remerciement, Stuart se contentant de répéter entre les titres, avec une régularité frustrante “Merci. Thank you so much” x 10.

Le groupe escamoté, la célébrité au tapis, il reste le spectacle et le son rien que le son, ce qui n’est pas rien. L’enchaînement God Gets You Back/ Hi Chaos est propre comme tout. Le son est grandiose, clair et net, mélange de sonorités organiques et synthétiques, si bien que l’illusion d’un groupe devenu robot ou combo pour ravers canins n’est plus si farfelue. Le niveau sonore qui était la grande affaire du groupe il y a vingt ans, s’est résolu quelque part sous les 100 décibels. C’est tonique mais écoutable sans qu’on en fasse une affaire d’état. Le ciel/plafond est clair et la première séquence plutôt légère. On est très content d’entendre ensuite I’m Jim Morrison, I’m Dead, titre de The Hawk Is Howling, qui fait figure dans une première partie de set un peu avare en vieilleries de composition iconique et presque antique. On sent avec le morceau que Mogwai n’a rien perdu de sa fluidité et de sa capacité à poursuivre un but (indistinct). Malgré quelques faux départs (2), on reste comme au premier jour fasciné par le développement en apparence spontané des schémas rythmiques et de guitares. Stuart ne semble pas interagir avec ses comparses et on a aucune idée de l’alchimie (forcément psychique) qui permet aux musiciens de communiquer entre eux. Ont-ils répété chaque morceau pendant 70 ans pour savoir à quel moment il faut glisser, déraper, s’élever ou faire crisser les freins ? Le résultat est somptueux, épique, héroïque souvent et peut-être un peu moins sensible que par le passé, mais reste de premier ordre. Le groupe s’ébroue sur Drive The Nail, l’un des morceaux les plus puissants du disque précédent, As The Love Continues. Celle-ci manque clairement de finesse mais on adore comment les défilés bruitistes viennent déjouer la sophistication des morceaux les plus travaillés ou référencés. A la beauté quasi pastorale d’un What Kind of Mix Is This ? ou au très Daft Punk Fanzine Made of Flesh, la plus belle chanson pop du groupe, viennent répondre la magie ambient d’un magistral Kids Will Be Skeletons (joyau du malaimé Happy Songs For Happy People) ou la brutalité plane et divine d’un 2 Rights Make 1 Wrong, revenu d’entre les limbes. On aurait aimé, comme à chaque fois, entendre l’album Rock Action en entier, mais ce morceau nous suffira.

Mogwai Casino de Paris 2025La balade est parfaitement conduite. Chaque pièce est un tout. On est surpris par la façon dont tout nous semble plus ramassé, comme si chaque titre avait sa propre logique esthétique. L’ensemble est de fait moins uniforme, presque discontinu, mais porté par la puissance et l’identité de chaque pièce. Hammer Room, l’une des belles pièces du dernier disque, en témoigne, qui se suffit presque à lui même : joyeux et un peu rugueux aussi, électro à guitares, avec des touches d’à peu près tout ce que Mogwai a fait avant. The Bad Fire a été accueilli comme cela : un album synthèse capable de donner une idée assez juste de toute la continuité historique d’un groupe qui va sur ses trente ans. Le concert délivre le même message : tout y est. Le sentiment de plénitude, à l’écoute, à observer les lumières découpées en portiques géométriques et en mur de spots, est évident mais il manque alors un peu de cette générosité… qui viendrait avec l’inconfort. C’est ce qu’entreprend le groupe dans le dernier quart d’heure du set, avant rappel : hausser le ton pour imprégner une marque et ressusciter les temps anciens.

Lorsque rugit We’re No Here, on décolle un peu. Quelle différence y a-t-il entre ces (anciens) morceaux là et les nouveaux ? Quelle différence avec un Lion Rumpus de gala ? Presque rien. Ils bavent. Aux lèvres. Aux entournures. Un peu moins de technique, plus de larsens sur le buvard qui transpercent les murs. Lion Rumpus est à cet égard un bien meilleur titre que le seul rescapé de Mr Beast. Il est plus riche, plus (s)pur, plus puissant, mieux travaillé mais il n’a pas tout à fait cette capacité à nous ramener en arrière et à aller remuer l’imperfection qui nous émouvait tant. Le Lion éblouit, il sidère, il épate, il domine, il survole la mêlée, il élève. C’est un plaisir considérable que d’accueillir la lumière (le phare XXL qui ne vibre que sur les sommets du set). Elle se rallume/s’éteint pour un rappel en un temps mais quel temps ! My Father My King, la Shakespearienne version écossaise du Sister Ray du Velvet Underground, une odyssée électrique qui raconte la journée d’un écossais moyen en une vingtaine de minutes, comme Joyce faisait voyager son Ulysse dans Dublin. On est encore dans la période Rock Action, au cœur du tourbillon sonique d’alors mais inspirée cette fois d’une prière juive. Mogwai est metal et drone. Le groupe entier est conduit dans la poursuite comme un pur courant suit le fil du signe au signe. La version est belle. Elle change d’âge en âge depuis plus de 20 ans maintenant. C’est un final incroyable qui donne aux grincheux ce qu’ils venaient chercher (avoir mal aux oreilles, écouter le groupe qui joue fort, qui crache) mais qui, en réalité, ne fait qu’exprimer la nature électrique et religieuse du son, sa confusion avec la lumière, la chair, la matière des oreilles et des cœurs. La mystique est une technique comme une œuvre.

L’abrutissement qui suit la fin du concert en fait partie. On redécouvre les visages autour du monde qui sortent étrangement rajeunis de la lessiveuse. L’électron comme le botox retend les chairs, il pétrit et éclaire. Le Mogwai est une potion qui fait reculer Satan. La routine écossaise est un déluge pour le Parisien. The Bad Fire désigne le feu de l’Enfer et du Paradis aussi.

Photos : Yannis Wendling

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