Il nous aura fallu dix ans pour faire le deuil des Pixies, une succession de critiques-interrogations qui couraient (malgré nous) après notre propre jeunesse et cinq albums parfaits. Le changement n’est pas venu d’un album, le dernier en date, Doggerel, ayant été qualifié d’écoutable mais jamais réécouté depuis, mais d’un enregistrement réalisé par le groupe pour la série From en 2022. Le groupe y réinterprétait au quasi ralenti et non sans grâce le classique de Livingston et Evans pour l’Homme qui en savait trop, popularisé par Doris Day, Que Sera Sera (Whatever Will Be Will Be). L’association de cette série, plus poisseuse qu’horrifique, ralentie et reposant plus sur les ambiances et la mise sous cloche de l’existence des protagonistes que sur la représentation du danger (au début du moins), nous mettait sur la piste de ce que The Night The Zombies Came allait confirmer : comme Boyd Stevens, le héros de la série, les Pixies étaient condamnés par le temps (la détention, leur statut, le gras du ventre, les cheveux blancs ou ras) à faire autre chose que ce qu’on attendait d’eux et à devenir des vieillards héroïques et essoufflés plutôt que des héros alternatifs. Avec Que Sera Sera, on faisait le deuil non seulement du groupe qu’on avait aimé mais on accueillait avec tendresse et sympathie l’entrée dans le blues rock ou le country rock d’une autre formation, présentant certains caractères de celle qu’on avait connue (les thématiques, la guitare), mais s’en éloignant pour… passer à autre chose.
Avec son faux thème horrifique emprunté à la série (et qui succède aux lutins et fées des albums précédents), les Pixies proposent un disque qui pourrait s’accueillir comme la BO imaginaire d’une série télé, un disque d’ambiance composé de pièces destinées à illustrer une action quelque peu poussive et qu’on regarderait par habitude avec l’idée qu’il pourrait un jour s’y passer quelque chose d’intéressant. On retrouve comme sur les albums précédents quelques titres qui paraissent appartenir au futur contrarié de l’ancien groupe, à l’image d’un Oyster Beds qui se veut énergique et presque brutal mais réussit à lasser en un peu plus de deux minutes. La vitesse n’est plus l’amie de Frank Black et des siens. Elle leur va mal au teint et est du reste quasi évacuée de ce nouveau disque, si l’on excepte le gentillet You’re So Impatient, qui aurait pu figurer au second plan sur le Teenager of The Year du chanteur. The Night The Zombies Came est un disque qui s’apprécie pour ses rythmes ralentis et sa manière de marcher au pas. Sa richesse est dans la manière dont il déroule pesamment ses ambiances crépusculaires, dans le chant toujours impeccable d’un Black Francis pédagogue et raconteur d’histoires à (ne pas) dormir debout. On aime la poésie un brin hermétique d’un Primrose à l’ouverture qui prend son temps et se balade entre mystères et sentiments.
“Feel the fire thrown from her hand
Better burnt than froze
If there a darkness over the land
Winter wind follows”
Les Pixies déroulent leur programme avec précision et application. Le zombie Jane dévore des hommes (drogués) dans des forêts obscures sur Jane (The Night The Zombies Came) et l’on se prend à aimer ce récit qui fait un peu penser au Murder Ballads de Nick Cave, en version fantastique. C’est à la fois théâtral et un peu surjoué mais il y a une vraie densité dans les images qui rend cette musique et ces chansons tout sauf anecdotiques. Chicken n’est pas à la hauteur des Monkeys d’antan mais il dégage une forme de sensualité macabre qui fait fonctionner l’identification du chanteur/auditeur au poulet sans tête. Le titre ne repose que sur ça : le poulet qui court et qui poursuit sa vie/son amour à l’aveugle… jusque dans la mort. Les nouveaux Pixies n’en disent pas plus. Ils ne voient pas plus loin. Une seule image leur suffit, sèche mais suffisamment puissante pour s’imposer. Lovering joue à l’économie et Santiago tisse l’ambiance à lui tout seul. Les rôles semblent mieux équilibrés, la répartition entre le chant, le sens et l’accompagnement plus équitables. On ne serait pas surpris d’apprendre qu’ils travaillent très différemment d’hier. Le cœur de l’album est plaisant, à défaut d’être marquant. Cela s’écoute parfaitement en voiture, pour se donner un petit frisson. Les Pixies en ont fini avec la musique qui change la vie. Ils sont devenus des illustrateurs, des musiciens d’ambiance. Hypnotized ne raconte à peu près rien mais on s’en contente. Un mec a été hypnotisé et perd les pédales. Où ? Par qui ? Comment ? On ne le saura jamais. C’est juste le “concept”, l’image cliché qui est agitée devant nous pour nous faire sentir ce que cela pourrait donner. Johnny Good Man est un bon cow-boy. Motoroller, un chouette titre en pilotage automatique. On pourrait chanter ça en chœur et s’émouvoir. C’est générique, non agressif, sans offense mais plaisant. Alt.rock. Parfait pour une soirée entre adultes, avant l’entrecôte et le verre de vin rouge. Mercy Me est archétypal du nouveau style : un peu rock, un peu country.
“Country music filled the air
Reddish orange from the star
Upon her hair and her guitars
But I don’t see you anywheres”
C’est chiant comme la mort mais bien fait au point qu’on accroche assez bien à la trois ou quatrième écoute. Est-ce qu’il a vraiment perdu son chien ? Ernest Evans, morceau à la gloire de Chubby Checker, l’auteur de Let’s Twist Again, aurait pu être un meilleur morceau si elle n’était éteinte par la production sans imagination d’un Tom Dalgety qui ne fait pas de bien au groupe. On ne peut pas dire que son travail mette les chansons en relief, ce qui est dommage tant il y a sans doute à faire autour de la profondeur des rythmiques et de la guitare. Kings of The Prairie est une balade anodine mais charmante. The Vegas Suite une chanson charmante mais anodine. On ne croit pas du tout que le type qu’on attend à Vegas présente un quelconque danger pour nous mais on accepte le récit pour ce qu’il est : une histoire mollassonne et 100% américaine de Frank Black, un truc qui permet de balancer la tête, de taper du pied et de chantonner en se prenant pour un touriste.
The Night The Zombies Came est un disque cohérent et agréable à l’écoute. Il a une vraie personnalité et nous plonge dans une americana désolée et habitée par des monstres qu’on a plus l’habitude de fréquenter au cinéma ou à la télévision qu’en disque. Il confirme que les anciens Pixies n’existent plus et que le groupe est désormais entré dans une nouvelle ère, blues, country, qui ne lui va pas si mal mais ne peut en aucune manière être comparée à ce qu’il faisait jadis. La saison 3 de la série From est diffusée depuis septembre. On a lâché l’affaire au début de la deuxième. Possible qu’on en fasse de même avec les Pixies.
02. You’re So Impatient
03. Jane (The Night The Zombies Came)
04. Chicken
05. Hypnotized
06. Johnny Good Man
07. Motoroller
08. I Hear You Mary
09. Oyster Beds
10. Mercy Me
11. Ernest Evans
12. Kings of The Prairie
13. The Vegas Suite
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