Peter Kernel à Bonjour Minuit
(Saint-Brieuc, 25 juin 2025)

Il y a quelques jours, à l’heure de l’apéritif et après une journée torride, Bonjour Minuit accueillait la formation suisso-canadienne Peter Kernel. Actuellement engagée dans une tournée en trio, elle nous a gratifiés d’un concert en deux temps, une ouverture dans le patio qui, après une pause contrainte par une météo orageuse, s’est finalement poursuivie dans la grande salle. La chanteuse canadienne Barbara Lehnhoff et le guitariste suisse Aris Bassetti, accompagnés par le batteur Marco Zaninello (membre du duo Bad Honko et ancien batteur du groupe Appaloosa), sont actuellement lancés dans une tournée qui fait suite à la parution l’an passé du LP Drum To Death. Un opus atypique où 11 batteurs invités se succèdent derrière les futs.

Peter Kernel déclenche des tempêtes 

Pour ce second passage dans la salle briochine, une bonne partie de l’auditoire était présente ce soir-là avec le souvenir toujours vif du concert du 3 octobre 2018, qui s’était déroulé dans l’intimité et la proximité fiévreuse du club de cette même salle. C’est donc avec les échos lointains et les images de cette soirée mémorable que se profilait cette seconde invitation. Cette fois, le matériel cabossé du groupe est installé à quelques mètres, dans le patio, en plein air donc, à même le sol, en contact direct avec l’auditoire. Ce qui s’annonçait comme une très belle idée a malheureusement tourné court. Cette soirée, qui clôturait la saison et introduisait le micro-festival plein de curiosités Re-Bonjour !, un événement qui se poursuit jusqu’au 12 juillet, a pris un tour inattendu. Après une journée marquée par une nouvelle fièvre du thermomètre, la France a été balayée par un front orageux d’une rare violence, dont la Bretagne a fait les frais.

Peter Kernel (Bonjour Minuit, Saint-Brieuc, 25 juin 2025)

Après à peine deux titres, les gouttes d’abord clairsemées se font soudain insistantes pour se transformer bien vite en une copieuse averse. Après quelques mesures d’urgence visant à protéger le matériel, suivent une poignée de minutes d’hésitation et d’attente les yeux rivés aux applications météorologiques. Les tendances annoncées par les radars météo sont sans appel, l’averse ne sera pas de courte durée. Le public, réfugié sous un auvent dans les encadrements des portes et des fenêtres, est alors invité à se replier dans le club en attendant que le groupe et l’équipe de la salle déplacent le matériel dans la grande salle. Après une trentaine de minutes de gestion de crise pour les uns et de passage par le comptoir du bar pour les autres, la salle est prête à accueillir tout ce beau monde, aussi impatient que parcouru par un sentiment mêlant compréhension et amusement.

Peter Kernel (Bonjour Minuit, Saint-Brieuc, 25 juin 2025)

À partir de ce moment, le trio reprend de plus belle le déroulé de son set. Dans ces conditions particulièrement improbables, il confirme également son farouche esprit d’engagement DIY, d’indépendance indéboulonnable et sans concessions, parfaitement à l’image de leur musique. Peter Kernel est une machine infatigable qui déploie une tension primale. Leurs titres sont un alliage rare, une mixture insaisissable, un mélange complexe d’arômes contradictoires, hyper acidulé et sur vitaminé, concocté avec une bonne dose de gin tonic dont ces musiciens semblent raffoler. Des riffs cinglants et acérés croisent des basses tendues, à la limite de la déchirure, portées par une batterie infatigable. À tout moment, la tension menace, mais jamais la déflagration n’opère, tout est ici parfaitement sous contrôle dans une forme magistrale de gestion de l’urgence, portée par des mélodies aussi accrocheuses que rugueuses, rageuses et néanmoins trépidantes. Barbara, dont la coiffure a récemment pris un volume impressionnant, ce qui lui vaudra une remarque amusée de la part de Ari, qui compare sa chevelure à la crinière d’un lion, déclame des textes acerbes dans un phrasé découpé, poussé dans les aigus, explicitement animée par l’intention d’incendier l’ambiance. Accrochée à sa basse Fender Mustang noire, dont la tête affiche les stigmates de combats passés, elle évoque l’image d’une prêtresse habitée ou celle d’une héroïne guerrière. Aris, arbore une chemisette « Holiday in hell », devant son ampli à la toile de façade lacérée. Il est équipé d’une guitare si petite, qu’elle passerait presque pour un instrument jouet, campé sur ses creepers noires, jambes écartées ou naviguant adroitement sur un set d’une dizaine de pédales d’effets installées en cercle. Avec cette six cordes au verni décati, on pressent une fabrication japonaise bon marché qui, derrière ses allures peu reluisantes, délivre des riffs aux apparences minimalistes, mais à l’exécution complexes et d’une grande précision. Grinçante, hurlante, tourbillonnante, obsessionnelle, c’est un enchantement euphorisant, provoqué par les combinaisons de fuzz, de distorsions, de réverbérations et de delays. Portés par un jeu d’une apparente désinvolture qui cache une aisance parfaitement maitrisée. Comme à leur habitude, ce concert est ponctué d’un dialogue très ouvert avec le public, des échanges pleins de spontanéités et de jeux de questions-réponses amusés et sans filtres qui se terminent avec une invitation au public à se joindre au final. C’est ainsi, en guise d’invités, que quelques figures musicales locales viennent étoffer le line-up. La section maracas et tambourins est ainsi assurée par Maxwell Farrington et une partie de la jeune formation Ne rangez pas les jardins.

Peter Kernel (Bonjour Minuit, Saint-Brieuc, 25 juin 2025)

Peter Kernel, sur scène, distribue ainsi sans compter les fruits d’une vingtaine d’années de tournées, travaille autant avec la caresse que la griffure, parvient à s’attacher un public envouté. On se prendrait presque à voir en eux une incarnation contemporaine des Cramps. L’alchimie d’un duo Lux Interior et Poison Ivy revu à la mode helvète, c’est-à-dire avec un peu moins de cuir, de latex et de chaines, bref moins sulfureux. Peter Kernel développe néanmoins une tension tout aussi palpable, quintessence même d’un rock absolument imparable et propre à nourrir une figure de groupe culte apte à commander les éléments au point de déclencher des tempêtes.

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