En ce vendredi soir se produisait dans le Trégor un alignement des planètes absolument parfait pour une soirée délicieusement indolente et rêveuse. On ne débarque pas complètement par hasard au Café Théodore de Trédrez-Locquémeau. Cette petite salle discrète est un établissement atypique, qui brille par sa singularité, située à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Lannion, adroitement installée dans une longère rustique, en bordure d’une petite route communale, dans un hameau calme à l’écart du bourg et des grands axes. Ce lieu associatif, au-delà de sa vocation de café-bar restaurant, distille une ambiance de proximité et de convivialité, concoctée sur la base d’une démarche globale d’éducation populaire, mêlant ainsi vie locale, ruralité et ouverture sur le monde, dans une forme de militantisme inspiré par Théodore Monod. Ce carrefour citoyen accueille autant des expositions que des festivals thématiques, du cinéma documentaire ou des concerts de musiques du monde. Les livres à disposition attestent d’un gout certain pour la curiosité et l’indocilité. Le lieu offre une terrasse ombragée, une salle d’une centaine de places, une petite salle de cinéma et un grand jardin, un cadre idéal pour entamer la soirée en se restaurant en attente du concert. Cette auberge espagnole, dans son cadre champêtre, s’est donc très justement approprié l’aphorisme de Monod « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ».

Le café Théodore s’avère un lieu on ne peut plus indiqué pour accueillir la musique de Stranded Horse. Derrière ce nom se déploie initialement le projet acoustique solo de Yann Tambour, dont nous avions eu l’occasion de découvrir les premiers pas discographiques avec quatre albums et quelques singles sortis au début des années 2000, notamment chez Clapping Music et Active Suspension, sous le pseudonyme de Encre. Dans ces différents disques, qui gagnent à être redécouverts, il mêlait atmosphères ambiantes et abstraites à des climats électroacoustiques, mis au service de textes susurrés et parfois quasiment parlés, mêlant obsessions, tourmentes et aveux intimes. Depuis 2007, Yann Tambour a abandonné le pseudonyme Encre, d’abord contre Thee, Stranded horse, assez rapidement devenu Stranded Horse.
Au-delà de ce changement de nom, l’approche musicale s’est considérablement épurée. Les savants collages des productions électros de Encre ont laissé la place à une folk acoustique métissée. La voix effacée sur les opus de Encre s’affirme maintenant pleinement dans des textes usant alternativement de l’anglais et du français. Portés par les cordes de la guitare acoustique, du violoncelle et surtout de la kora (sorte de harpe-luth mandingue), l’approche musicale est dorénavant à la créolisation. Stranded Horse c’est en effet la rencontre des brumes mancuniennes, de la météo tourmentée des côtes et marais du Cotentin avec les climats musicaux des rives du Niger. Ce mariage d’influences était notamment perceptible dans deux reprises, l’une du titre What difference does it make de The Smiths, l’autre du Transmission de Joy Division. Ces deux titres, sortis au tout début des années 2010, véritables manifestes, oublient la six cordes électrique pour mettre en avant l’instrument traditionnel malien au service de versions, aussi improbables que envoutantes, de ces deux hits d’indie-pop. Cette approche très personnelle de la kora permet depuis une quinzaine d’années à Yann Tambour, dans une étroite collaboration avec Boubacar Cissokho, de marier la chanson à ses influences pop, dans une folk colorée d’accents métissés.

Cette soirée se déroulait en toute intimité devant une salle bien comble d’une centaine de spectateurs, un peu tassés, assis sur des chaises dépareillées ou tranquillement accoudés au comptoir. Un contexte feutré, en contraste pour les deux musiciens avec certaines de leurs récentes dates, eux qui revenaient tout juste d’Égypte, où ils ont eu l’opportunité de se produire à Alexandrie et au Caire devant des parterres de plusieurs milliers d’auditeurs. Ces dates ouvrent une tournée prévue cet été et au cours de l’automne afin de promouvoir l’album sorti en avril dernier sur l’excellent label bordelais Talitres. Intitulé The Warmth You Deserve, ce quatrième LP est cosigné Stranded Horse / Boubacar Cissokho installant de manière très affirmée la collaboration des deux musiciens.

C’est ce duo qui monte sur scène pour un peu plus d’une heure d’un set composé d’une douzaine de titres. Boubacar Cissokho sur la gauche, Yann Tambour sur la droite, tout deux assis. Boubacar ne quittera pas sa kora de tout le set quand Yann alternera entre la guitare acoustique et la kora. La set liste s’appuie majoritairement sur les compositions du dernier album, des titres récents qui ouvrent logiquement la première moitié du concert : Right no wrongs with no arms, A sight by your side rings hollow, Long is the line… Viennent ensuite quelques titres plus anciens notamment Le sel, issu de Churning strides qui date de 2007. Deux solos précédent le titre de clôture, une Rumba du trépas, interprétée avec la participation des cœurs du public, après une brève mise au tempo, referme la soirée. Ce titre en français comme une partie de l’album Grand rodéo sorti en 2021 sur Ici d’ailleurs…, présente une facette toujours plus chanson française, opérant un virage vers une approche que l’on pourrait même qualifier de variété raffinée. Le texte de cette chanson de clôture, chargé d’une forme d’ironie, que Yann Tambour manie également avec une piquante parcimonie dans ses échanges avec le public, derrière une apparente légèreté chaloupée, cache une forme de désillusion, causée par l’insouciance générale face à l’apocalypse-oh qui nous guette. La musique de Stranded Horse s‘avère ainsi un composé mêlant notes de douceur et de volupté à une évasion indolente, mais qui, sous ses apparences inoffensives, cache adroitement dans ses textes la « caresse d’un pieu dans le dos ».
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