Ado de l’année : Frank Black fait un beau retour en solo au Trianon (Paris)

Frank Black Le trianon 2025Cela faisait une vingtaine d’années, sans doute depuis la première reformation des Pixies, qu’on avait pas revu Frank Black en solo. On avait d’abord goûté sans modération le retour de la bande à Santiago, avant, au fil des passages et des “nouveaux” albums en demie-teinte, de passer notre tour et préférer vivre ce qu’il nous restait à vivre sur nos souvenirs glorieux du meilleur groupe du monde des années 90. Mais lorsqu’entre deux tournées mondiales de son groupe étendard, Frank Black s’est souvenu que son deuxième album solo Teenager of The Year fêtait ses 30 ans (on suppose qu’un promoteur avisé est venu lui rappeler)…. on a tout de suite foncé sur l’occasion de revoir notre héros dans une salle bien proportionnée et avec ses vieux compères de l’époque.

Les billets sont partis assez vite, ce qui témoigne du bon usage des nouvelles technologies chez les personnes âgées, car il faut bien avouer que le public (malgré quelques gamins venus avec leurs parents, ou leurs grands-parents) n’est, comme les musiciens et nous-même, pas de première fraîcheur. Les cheveux gris quand il en reste sont de mise, au point qu’on se demande si ces types n’avaient pas déjà 30 ou 40 ans à l’époque des Pixies. Les femmes sont en plus petit nombre (70/30), ce qui témoigne sans doute du caractère genré du rock à guitares ou, au moins, de l’aspect quelque peu viriliste de la nostalgie rock. La salle est bondée, splendide et sera, malgré l’âge du capitaine et des moussaillons, secouée, sur les dix/douze premières rangées, d’un pogo épicurien ondulant et joyeux du plus bel effet. Frank Black, court sur ventre, crâne bien lisse, est habillé sobrement d’un tee-shirt en V noir, plutôt moulant qui le refait passer, comme jadis, comme un type relativement anodin et passe-partout, jusqu’au moment où il “chausse” sa guitare et se mette à chanter.

On retrouve autour de lui l’équipe quasi originelle du disque qui nous avait tant plu à l’époque : le longiligne Lyle Workman à la guitare sur la gauche de la scène, souriant, visage émacié et cheveux fins légèrement colorés de rouge. Son accompagnement est résolument rock et détaché, mais précis et plutôt cool. En bon compagnon de route de Black, il joue sa partie sans ciller avec à propos et modestie, mais aussi la retenue qui sied à un répertoire très rock (voire hard rock) qui a toujours menacé de sombrer dans le bourrinage. A droite de la scène, évoluant au ralenti comme un vieux Panda coloré, le coproducteur de l’album original, Eric Drew Feldman, qui évolue entre basse et clavier en alternance avec Rob Laufer (qui a travaillé avec Frank Black dans les années 2000), tandis qu’à la batterie sévit Nick Vincent, là encore de l’équipe de départ. Avec ce groupe quasi intact, mais vieilli, c’est donc bien l’ADN de Teenager of The Year qui est ressuscité devant nos yeux et nos oreilles, c’est-à-dire le disque le plus américain du compositeur, et une sorte de manifeste psycho-géographique d’un Los Angeles de fantasme qui mêle mythologie country blues, alt rock et fantastiquement lynchien.

Frank Black Le trianon 2025

On entre dans le concert d’un pas quelque peu traînard avec deux morceaux apéritifs tirés du premier album de l’artiste, Czar et Ten Percenter. Si l’idée, à l’écoute du premier titre (pourtant l’un de nos favoris), nous traverse alors l’esprit qu’on va assister à un concert de rock mature pour spectateurs matures (avec la même signification et la même audience que les sites porno du même genre), l’engagement de Frank Black sur les premiers vers de Ten Percenter vient la balayer en quelques secondes. Car le leader des Pixies ne tarde pas à s’engager à toute berzingue dans ce qu’il fait le mieux : chanter d’excellents morceaux en série et gratter sa guitare à la perfection. Sans avoir l’air d’y toucher, Frank Black concentre toute l’attention sur lui et répond aux attentes nostalgiques de ses admirateurs. Il joue clair et fier, chante bravement sans crainte de s’aventurer sur les notes qu’il n’atteint plus (ou pas tout à fait de la même manière). Ses cris sont devenus des jappements, ses “ouous” sont discrets mais on aura tout du long le sentiment qu’on tient toujours l’un des meilleurs et plus précieux chanteurs du marché. Une fois disparu ce re-souvenir gênant que les concerts parisiens de l’année 1994 (il y en eut un certain nombre, Black ayant passé un ou deux mois à tourner en France cette année) étaient infiniment plus violents, essentiels et radicaux, le spectateur de 2025 se trouve face à un excellent set, habité et parfaitement exécuté.

Frank Black Le trianon 2025Il faut dire que Teenager of The Year, même joué dans l’ordre et en intégralité, est un disque qui tient la route et offre son lot de montées d’adrénaline et de redescentes qui caractérise le bonhomme. Black alterne les guitares et joue aux montagnes russes avec les tempos. Les dix premières chansons sont incroyables et fonctionnent parfaitement. La vigueur contrariée de What Happened to Pong ? s’adoucit sur le conceptuel Abstract Plan, tandis qu’on enfourche la bécane pour voyager avec Calistan. Le trio Vanishing Spies, Speedy Marie et Headache (en fleuron karaoké pour la majorité du public) font mouche sans qu’on puisse s’apercevoir que 30 années ont passé. Frank Black prend le temps d’annoncer chaque morceau, ce qui n’est pas forcément dans ses habitudes et la chose la plus utile quand il s’agit d’interpréter un album en séquence. On aimait bien les enchaînements supersoniques du disque, mais on s’accommode de ces brefs interludes. La salle s’embrase sur un Freedom Rock qui est peut-être la grande chanson manifeste du disque et tout le monde rajeunit à vue d’œil. Comme on pouvait s’y attendre, les chansons les plus rapides ne sont pas celles qui sont le plus facilement négociées par le groupe. L’excellent Two Reelers, pourtant si marquant sur disque, sonne un peu brouillon et maladroit, tandis que le reggae rigolard de Fiddle Riddle fait merveille sur scène. Olé Mulholland est, dans la continuité, joué à la perfection et investi d’un supplément d’âme qui tient peut-être (pour nous) à la disparition de David Lynch. C’est toute la Californie qui nous est servie sur un plateau, avec ses monstres, ses déserts et ses fantômes, une chanson-monde immense et tout en contraste.

Frank Black Le trianon 2025

Le groupe traverse courageusement une séquence un peu moins glorieuse et marquante, en tirant l’interprétation vers le rock californien et le blues rock. Fazer Eyes et même The Hostess With The Mostest comptent parmi les chansons qui nous intéressent moins, avant qu’on aborde avec Superabound, notre morceau préféré, la dernière ligne droite d’un disque qui va se bonifier de titre en titre jusqu’au final incendiaire Pie In The Sky. Les morceaux les plus soniques sont préservés par une interprétation fidèle, parfois un peu bavarde et mécanique, mais qui dégage suffisamment de force et d’énergie pour que notre enthousiasme n’y voit que du feu. White Noise Maker est toujours chouette et Pure Denizen of The Citizens Band, toujours impeccable. Le chant de Frank Black est appliqué et bien mis en avant, ce qui nous permet aussi de redécouvrir la variété des thèmes et la créativité des textes. Teenager of The Year sonne en 2025 comme un immense disque californien, dialoguant avec les genres (le blues, la country, le rock FM, le hard rock) et les référentiels (fantastique, western, surréaliste). Le concert entame sa deuxième heure sans qu’on ait vu le temps passer. C’est un sacré voyage dans l’espace que nous offre le groupe, peut-être plus qu’un voyage dans le temps. Dans cette Amérique fantasmée où on ne mettra jamais les pieds, Frank Black a inventé un bestiaire qui n’a à peu près rien à voir avec celui des Pixies (à part quelques mentions “espagnoles”) et qu’il prolongera avec le tout aussi excellent Cult of Ray, quelques années plus tard.

Le show se termine sur un (faux) rappel en trois temps : Los Angeles, bien sûr, Every Time I Go Around Here (jolie chanson aux métaphores mécaniques), et, en apothéose, I Heard Ramona Sing qui nous rappelle que tout ceci n’est jamais qu’une formidable déclaration d’amour au pouvoir de la musique. C’est Roadrunner des Modern Lovers ou Rock n’Roll de Lou Reed que Frank Black écrit à travers Teenager of The Year, une collection de chansons XXL qui ne fait qu’exprimer le mystère profond du chant et de l’écriture, le mystère de l’électricité et du tube qui fond sur vous pour changer votre vie. Qu’on ait entendu cela en 1974, en 1994 ou en 2025 importe peu : l’effet de sidération est identique et inchangé, toujours aussi puissant et merveilleux, même si, avec le temps qui passe, on tend à en oublier la portée et l’ampleur des rêves. Ce passage de Frank Black des décennies plus tard nous aura rappelé qu’avec lui, on aurait pu et du être les Ados des années qui ont suivi, plutôt que d’être les derniers des adultes.

Ce concert était l’avant dernier d’une série qui amènera le groupe à Londres pour son final hivernal, en attendant de changer, sûrement, de continent un peu plus tard.

Photos : Fabienne Bonomelli

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