Recherche Susan désespérément vieillit-il bien ?

Recherche Susan désespérément
Sorti en septembre 1985, Recherche Susan désespérément avait auparavant fait sensation à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, puis séduit la majeure partie de la critique internationale. Le film de Susan Seidelman, son second après l’acclamé Smithereens, s’arrimait à un contexte cinématographique qui plaisait beaucoup au public et aux branchés d’antan : la dérive new-yorkaise sous un versant after-punk. L’année précédente, Jim Jarmusch, avec le crucial Stranger than paradise, avait porté ce type d’ouvrages jusqu’à l’indépassable perfection – convoquant Ozu et Wenders, le no man’s land et la Hongrie, pour insister sur l’éphémère de la new wave. Recherche Susan établissait un lien avec le classique de Jarmusch – John Lurie, Richard Edson et Rockets Redglare y apparaissent furtivement – afin de documenter le passage soudain du punk à la dance-pop.

Car en 1985, le cinéma indépendant new-yorkais devait s’adapter aux tendances. Si Jarmusch ne se situait déjà nulle part, un ancien activiste CBGB tel qu’Amos Poe s’en remettait à Nile Rodgers pour commercialiser l’avant-gardisme de ses premiers films (Alphabet City, en donnant du funk à l’errance, prophétisait le Drive de NWR et le Good Time des frères Safdie). Seidelman, de son côté, chaussait déjà un pas vers Hollywood. Elle s’en remettait ici, rien d’hasardeux, à la figure montante de Madonna, et calquait son scénario (qu’elle n’a pas écrit) sur le devenir star de la chanteuse / actrice.

Recherche Susan n’était rien d’autre qu’un traité féministe en osmose avec les premiers tubes de Louise Ciccone, et qui montrait en quoi la pop commerciale pouvait jouer un rôle majeur dans l’émancipation des femmes (en 85, les charts restaient dominés par la masculinité). D’où la dichotomie entre les personnages campés par Rosanna Arquette et Madonna : la première est une bourgeoise old school qui s’emmerde au foyer, la seconde est déjà le prototype de la femme insoumise et libérée (le fameux plan des aisselles) qui allait s’imposer au cours de la décennie. En devenant par inadvertance Susan / Madonna, en virant bohème et fofolle, Rosanna Arquette, sous l’œil de Seidelman, signifiait un imminent changement de mentalités. En fissure, Madonna était logiquement le symbole ultime afin de constater le superpouvoir des golden girls 80’s.

Le film n’avait logiquement rien de punk. Il se voulait cool et badin – Richard Hell apparaît en caméo, en périphérie du star-system Madonna, dans le rôle d’un quidam.

Cet aspect extrêmement 80’s donne aujourd’hui à Recherche Susan une valeur de témoignage. Quiconque cherchant à comprendre le passage du punk à la pop s’en remettra obligatoirement à ce film. La limite de Seidelman, inversement au Stranger de Jarmusch, est de trop jouer sur une instantanéité : Susan ne peut se concevoir autrement qu’à cheval entre 83 (les derniers soubresauts du cinéma punk) et 85 (tout devient commercial). Sans même aborder la question d’un New York qui n’existe dorénavant plus.

Hors contexte sociologique, le film est-il bon ? Seidelman annonçait un courant cinématographique typiquement 80’s : le récit paranoïaque dans lequel un homme se retrouve entraîner dans un déluge d’emmerdes par une femme mystérieuse. Problème : en 86, After Hours de Martin Scorsese (avec… Rosanna Arquette) poussait le schéma jusqu’à l’effroi kafkaïen, jusqu’au film d’horreur absolu. Scorsese achevait les velléités pop des années 80 pour en montrer son revers cauchemardesque, ce qui sommeille derrière cette culture de la dragueJonathan Demme, avec le superbe Dangereuse sous tous rapports, donnera un coup de grâce au genre.

Recherche Susan est trop désinvolte pour se mesurer à Dangereuse sous tous rapports et After Hours (ouvrages hautement plus complexes). Seidelman, qui n’était pas une cinéaste de la noirceur, cherchait, avec Susan mais aussi avec ses films suivants (tous ratés : Making Mr. Right, Cookie, She-Devil) à faire humer un parfum musical extirpé d’un moment présent. Toute la limite de Recherche Susan désespérément se trouvait ici : le film ne pouvait plaire que dans le contexte de sa création.

Crédit photo : capture d’écran du film.

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