Stereolab est un trésor musical dont on ne se lasse définitivement pas de venir écouter les joyaux en concert. Des plaisirs que l’on a cru définitivement envolés, puisque le projet avait été mis en sommeil au cours des années 2010, après les albums Chemical Chords et Not Music. Deux disques sous-estimés et qui n’ont toujours pas fait l’objet de rééditions, contrairement au reste de la discographie du groupe. Notre bonheur avait déjà été à son comble au début de l’été 2019, quand Tim Gane, Laetitia Sadier, Andy Ramsay (membres originels du projet), accompagnés maintenant par Joe Watson, qui avait rejoint le groupe en 2006, et Xavi Muñoz dernier à avoir intégré la formation, avaient annoncés une reformation du groupe. La tournée qui suivit fut un galop d’échauffement visiblement concluant. Elle avait ensuite donné lieu à une nouvelle tournée qui était passée par Nantes en octobre 2022, à l’Usine Lu. C’est cette fois dans les murs de Stereolux que la formation, toujours en quintet, s’est produite.

La soirée s’ouvrait sur un set solo du multi-instrumentiste Astrobal (alias Emmanuel Mario) qui, derrière sa batterie et ses consoles, semble savamment piloter un aéronef fragile, produisant ce qu’il désigne : « pop new age psychédélique Française mondiale ». Arrivé un peu trop tard pour pleinement gouter la totalité du set, cette prestation s’avère néanmoins une entrée en matière tout à fait adéquate.
Entrée en scène, Laetitia Sadier n’est évidemment pas passé à côté de l’allusion au luxe de jouer dans la grande salle de Stereolux. Quoi de plus opportun, en effet, pour un groupe nommé Stereolab, que cette salle au nom quasi prédestiné. Malgré cela, c’est devant une assistance clairsemée qu’il s’est produit cette fois. Le public nantais a étonnamment boudé cette soirée. Ce qui n’est pas le cas de l’assistance parisienne du lendemain, puisque la date du Trianon affichait complet.
Très élégante dans une robe noire aux épaules dénudées, Laetitia Sadier reste égale à elle-même, souriante, un peu distante, empreinte de modestie et peut être même d’une forme de timidité. Armée de sa Mustang noire qui affiche avec fierté sa peinture constellée d’éclats. Sa voix se fait plus affirmée et même beaucoup plus alerte que par le passé. Tim Gane a étonnement abandonné ses fidèles Fender. Jaguar et Mustang au placard, il a adopté une superbe et imposante Mosrite blanche. Toujours un peu en retrait à jardin, son regard est alternativement plongé dans son rack d’effet ou les yeux mis clos, la tête oscillant de droite à gauche pour appuyer le tempo métronomique de Andy Ramsay. L’indispensable batteur, à l’attitude imperturbable, tout en rectitude, trône derrière une grosse caisse qui arbore toujours aussi fièrement la tête de Cliff. Cette mascotte graphique du groupe, décliné sur nombre de ses disques, est un dessin emprunté au dessinateur Antonholz Portman. Le personnage tout en rondeur, créé en 1970, est le protagoniste d’une planche intitulée Der tödliche Finger (le doigt mortel), publiée dans une obscure revue politique nommée Hotcha. Au centre de la scène, en léger surplomb, Joe Watson est un peu noyé derrière ses claviers, quand Xavi Muñoz, dans une légère pénombre, alterne entre une basse Fender Bass VI cordes et une Precision, tout en assurant les chœurs.

Un concert de Stereolab c’est toujours trop court, seulement 16 titres ! Évidemment trop peu, compte tenu de la prolifique discographie du groupe. Les nouvelles compositions s’imposent avec bonheur dans ce set où elles occupent la moitié de la playlist. La qualité de l’écriture est toujours présente. Elle distille une pop hypnotique et chaloupée, teintée d’un psychédélisme sidéral et rétro futuriste, oscille entre plages solaires et phases lunaires. Pour les esprits chagrins, encore trop baignés dans la nostalgie du rock noisy tendance shoegaze des débuts, la soirée a forcément laissé un gout d’insatisfaction. Mais pour les amoureux inconditionnels de la très prolifique et protéiforme discographie du groupe, qui s’amuse tour à tour de longues plages krautrock, de clin d’œil easy-listening, d’une pop sucrée et aérienne ou encore d’arabesques jazzy ce n’est qu’une nouvelle étape, que l’on découvre ce soir avec le plus grand bonheur. Stereolab ne s’est pas contenté, comme il serait très confortable de le faire, de puiser les fragments les plus emblématiques de sa discographie. Cette tournée accompagne un très beau double LP Instant holograms on metal film. Un retour aux affaires qui dépasse toutes les attentes et s’impose véritablement comme un album déjà incontournable. Un nouvel opus que le groupe semble bien prêt à défendre brillamment, tout en revisitant tout de même quelques belles pépites, avec le somptueux Miss Modular et l’aérien Household name. Il se lance également dans quelques beaux moments de bravoure avec l’envolée épique de Peng ! 33, qui répond à merveille aux belles montées de Electrified Teenybop et Esemplastic Creeping Eruption, tout en n’omettant pas de glisser avec un opportun If You Remember I Forgot How to Dream au texte en forme d’ode pacifiste.
Face à la scénographie dépouillée, on pourrait évidemment attendre un show plus élaboré, tant cette musique gagnerait à se parer de miroitement, de scintillement et autres éclats lumineux colorés et rayonnants. Mais le simple rideau de fond de scène, qui donne par moment une dimension quasi Lynchienne à cette scénographie minimale, n’est finalement pas pour déplaire et pousse l’auditoire à se concentrer sur l’essentiel.
Revoir Stereolab en concert c’est une fois encore réaliser pourquoi il a été si évident d’aimer immédiatement cette musique électrisante, pourquoi elle nous accompagne depuis un peu plus de trente ans et pourquoi nous lui restons fidèles. Confronté à ce constat, on pourrait tout simplement avancer que cette musique lumineuse est un voyage, dans le temps et l’espace, emmené par un équipage fichtrement talentueux, humble, généreux et attachant.
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