Sunshade / Visages
[Autoproduit]

7.3 Note de l'auteur
7.3

Sunshade - VisagesLa pop est, selon Clausewitz, la poursuite d’une caresse par d’autres voies. Cela ne vaut pas toujours mais c’est bien cette impression d’un glissement peau à peau, tendre et soyeux, fluide et amoureux, qu’on éprouve à l’écoute du troisième album de Sunshade, Visages. Le groupe, composé de  Jean-Christophe Valleran et Mathieu Rivalant, n’en est pas à son coup d’essai et avait sur ses précédents travaux (Souvenir, notamment qu’on connaît mieux que son prédécesseur) déjà taquiné la veine mélancolique avec beaucoup de soin et d’application. Mais ce nouvel album marque clairement une progression vers plus de limpidité, plus de contrôle et, par conséquent, une émotion comme sublimée par l’absence d’effort apparent.

Avec Sunshade, on évolue en permanence dans un univers aux marges de l’irréel, avec des éclairages solaires et des figures brouillées, des surexpositions et des effets qui relèvent de la magie. On pense à l’affectation sophistiquée (et parfois agaçante) d’un Sufjan Stevens pour le mélange d’organique et d’électro, à la naïveté bucolique de Belle and Sebastian (pour le chant doux et à la lisière du gnangnan), à la beauté pure et cristalline des arrangements de Air, pour la façon d’élever le débat et de tutoyer les étoiles. Sunshade ouvre avec Visages, une sorte de bulle new age, confortable et réconfortante où on aimera passer un peu de temps pour ne pas voir ce qui se passe dehors. Cela en rebutera certains (trop doux, trop protégé du temps présent) mais les compositions sont merveilleuses, les arrangements somptueux et les chansons quasi irrésistibles.

On avait parlé l’an dernier (l’album a été repoussé de mai 2020 à décembre) de la beauté de Magic Kid, intacte quelques mois plus tard. On en tient autant en réserve pour l’incroyable Virgo, son synthé à fleur de peau, sa petite basse infectieuse et son chant en duo. Sunshade ne craint pas le ridicule et propose de la belle chanson qui flirte parfois avec les sonorités des 60s, les harmonies d’un Michel Legrand ou d’un fleuriste psychédélique pour comédie musicale. On rêve à des jours meilleurs sur A Grammar et on danse comme un fou-fou sur le virevoltant et exotique Boy Boy. Il y a une vraie désinvolture et une vraie liberté qui se dégagent des compositions sans que cela sombre jamais (ce qui arrive très souvent chez les groupes français) dans une sorte de comédie 2nd degré ou de jeu de rôles. On est un peu moins à l’aise avec des titres plus faibles comme l’Oiseau ou le cafardeux Sommes Nous chanté en français mais difficile de ne pas craquer sur un Flowers qui fait penser aux travaux éthérés et généreux d’un Mark Gardener solo.

On ne doit jamais, en matière de pop, juger la chose en fonction de sa capacité à déranger ou à faire la révolution. Bien au contraire, il arrive que la musique soit d’autant plus appréciable qu’elle est juste conforme à ce qu’on attend d’elle. Visages est, à cet égard, un album délicieusement conservateur et rétrograde. C’est beau et finissant, frais et essoufflé comme du Lampedusa. Sunshade est la musique d’un futur qui n’adviendra jamais, d’un présent dépassé et fantasmé jusqu’à son dernier cil. L’illustratrice Emmanuelle Valleran en donne une image plus que fidèle à travers ses dessins et les visuels qu’elle conçoit pour le groupe. Tout ceci n’est qu’un rêve qui n’existera jamais et qu’on écoutera plus jamais après ça.


Tracklist
01. Belle Journée
02. Magic Kid
03. Behind Your Bangs
04. You and I
05. Virgo
06. A Grammar
07. Boy Boy
08. L’oiseau
09. Flowers
10. Noir
11. Sommes-Nous
12. Enemy
13. Godspeed
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