Tortoise / Ebby – Le Trabendo (Paris, janvier 2026)

Escapade parisienne pour un moment de retrouvailles avec un monument : Tortoise ! Le quintette de Chicago était présent en France, fin janvier, pour deux dates. La première avait lieu à Lille, puis, après un crochet en Allemagne, une seconde se tenait à Paris, avant de sillonner de nouveau l’Allemagne et la Suisse pour une douzaine de concerts.

Tortoise nous avait laissé en plan depuis 2016 suite à l’album The Catastrophist. C’est donc avec un mélange de surprise, d’impatience fébrile et de curiosité que nous avions découvert Touch sorti, autre surprise, sur le label International Anthem Recording Company, plus sur Thrill Jockey, le label historique du groupe depuis ses débuts en 1994. Pour notre plus grand plaisir, cette nouvelle mouture, quasiment dix ans après la dernière livraison, s’avère être une pleine et entière réussite. Un bon cru qui, sans réinventer le son du groupe, en explore les facettes les plus rugueuses et abrasives développant la tension entre des climats d’un jazz très libre et aventureux et un krautrock aux rythmes radicaux. C’est donc quasiment 30 ans jour pour jour après la sortie de l’incontournable Millions Now Living Will Never Die que nous retrouvons cette formation véritablement légendaire sur scène .

Le rendez-vous était fixé dans une salle particulièrement agréable et confortable, l’incontournable Trabendo. Cette « folie » architecturale, signée par l’architecte Bernard Tschumi, située en proximité immédiate du Zénith nous invitait ce soir-là à côtoyer pendant quelques instant le public du rapper Himra, juste le temps de dépasser la longue file d’attente du Zenith pour rejoindre la passerelle d’entrée du Trabendo où le public était évidemment bien moins fourni et nettement plus calme. Avec sa modeste capacité de neuf cents places, le Trabendo et sa salle en forme d’oreille, étagée sur quatre niveaux, offre une vision et une qualité d’écoute très confortable dont la prestation de Tortoise a pu pleinement bénéficier.

Ebby Le Trabendo Paris 2026

Ebby Le Trabendo Paris 2026

En ouverture, le duo néerlandais Ebby, mené par Doortje Hiddema, nous a offert un set très sage, néanmoins plaisant. Cette « bedroom pop », nourrie à l’intimité et aux réflexions les plus personnelles, oscille entre joie et tristesse. Dans des atmosphères pop et psychédéliques où les influences de Stereolab et de Electralane semblent s’imposer, et ne manquent pas d’interpeller, se déploie un mélange de raffinement et de maladresses low-fi revendiquées et savamment contrôlées. Deux guitares, une voix susurrée, assorties de quelques machines et d’une poignée d’effets suffisent pour asseoir cette formule aussi économique que sensuelle. Dans sa naïve fraicheur, ce set projette immanquablement l’auditeur dans un maelstrom de compilations cassettes 4 pistes, de 7’’ à la gravure précaire servie par des bricolages graphiques photocopiés : les années 1990 ne sont pas bien loin.

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Après cette entrée en matière, surprise et léger choc quand les cinq musiciens de Chicago entrent en scène. La rumeur courait, mais l’un des membres permanents manque dans le line-up. À la guitare, Jeff Parker, toujours impressionnant avec sa demi-caisse, est absent ce soir. Le concert entamé, son remplaçant nous rassurera bien vite, celui-ci n’est pas là pour faire de la figuration et son jeu sera pleinement à la hauteur des attentes. Le dispositif de scène est à l’économie, laissant uniquement la place aux instruments sans aucun effet de mise en scène superflu, le light show sera lui aussi des plus sobre, aucun éclat, pas plus de poursuite que de stroboscope. La prestation musicale avant tout. Deux batteries se font face, présentées de profil pour le public. Derrière les fûts et cymbales prennent place les deux percussions à claviers, à jardin un Mallet Station de Pearl, un astucieux contrôleur idéal pour émuler le xylophone, à cours est installé un véritable vibraphone. Au centre, légèrement en retrait, Dan Bitney s’applique derrière ses machines et son clavier. Tout au long du set les musiciens échangent régulièrement leurs places et leurs instruments, à l’exception de Douglas McCombs discret et très impassible dans l’arrière-scène. Lui ne quitte pas son poste, semblant planer sur ce set, caressant ou claquant les rythmes sur sa Basse Vintera Fender VI et sa Tele Bass. Quand les deux John, McEntire et Herndon, sont bien plus présents et démonstratifs, se plaisent à s’engager dans des joutes de percussions parfois explosives. La frappe, aussi sèche et d’une implacable précision, d’un côté comme de l’autre, n’en est pas moins aérienne dans ses emportements.

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Tout au long du set nous avons à faire à des musiciens inscrits dans une forme de réserve et de décontraction, remerciant sobrement, mais généreusement le public. Entre leurs mains, les compositions s‘étendent et se déploient pour un set qui est un véritable voyage sensoriel, une alternance savante de climats ambiants quasi océaniques ou atmosphériques, à l’exubérance contenue avec The Equator tiré de TNT, teintée de grooves dansants sur Axial Seamount, véritable appel à la transe, à l’indolence paresseuse, nappée de tensions cinématographiques quasi moriconiennes sur I set My face to the Hillside, à la tension fiévreuse, électrique et trépidante sur Prepare your coffin,  plongeant dans une abstraction vrombissante pour  Dot/Eyes,  emportée par des envolées fluctuantes avec Monica, puis dans des circonvolutions oniriques d’un minimalisme chatoyant sur l’excellent In Sarah, Mencken, Christ and Beethoven There Were Women and Men suivi de Ten day Interval et Swung From the Gutters autant dire un enchaînement magistral tout droit issu du sommet TNT, ce climax du concert sera suivi par deux extraits de It’s All Around You tout d’abord The Lithium Stiffs suivi de Crest, pour clôturer la performance dans une tension indécise entre nappes sourdes, tintements cristallins et envolées soyeuses.

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Tortoise Le Trabendo Paris 2026

Visiblement très satisfait de l’accueil, aussi chaleureux qu’enthousiaste, qui leur est réservé, les musiciens se fendent ensuite d’un double rappel avec tout d’abord Gesceap, issu de The Catastrophist et, pour conclure, trois titres de Touch, A Title Comes et Layered Presence suivis pour un dernier retour sur scène par Rated OG. Autant dire que ce set a adopté un profil aussi généreux que rétrospectif, dans ses méandres et ses circonvolutions, il permet de peser toutes les qualités de ces musiciens exceptionnels. Nous entrainant dans un voyage où ils ont su faire valoir toute leur expérience, dans une forme d’assurance intuitive au service d’une musique qui fait totalement abstraction des genres et des étiquettes. Tortoise navigue, au gré de multiples influences, mariant rock, jazz, électro à certaines musiques traditionnelles et au classique contemporain, cette formule, qui est certainement de n’en avoir aucune, conserve les années passant toutes ses qualités, affirmant définitivement cette formation au panthéon des icônes, confirmant que Tortoise est aussi intemporel qu’avant-gardiste.

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