Toxic Music #2 : L’héroïne triste de Johnny Thunders

Johnny ThundersL’héroïne n’est pas la plus sympathique des drogues. Mais elle a toute sa place dans la mythologie du rock. Au sommet de la pyramide et pour l’éternité se tient sûrement Johnny Thunders, l’un des plus grands guitaristes que la Terre ait jamais porté et le plus sombre des héros légendaires et disparus du rock n’roll. Né John Genzale en 1952 dans le Queens à New York et quasi abandonné par un père coureur de jupons, le jeune Johnny montre très tôt des prédispositions pour la musique et pour la guitare qui devient son instrument fétiche. A 18 ans, il rejoint le groupe Actress qui devient The New York Dolls avec l’arrivée de Sylvain Sylvain et du chanteur David Johansen. Au sein du groupe, Thunders s’impose comme un guitariste soliste hors pair et signe quelques unes des compositions qu’il trimballera de ville en ville jusqu’à sa disparition en 1991. Son véritable compère au sein des Dolls est le batteur Jerry Nolan. Ce dernier de quelques années son aîné intègre le groupe en 1972 lorsque le batteur originel, Billy Murcia, succombe à une overdose lors d’une tournée à Londres. Techniquement, Murcia meurt noyé, ses amis du jour ayant décidé de le réveiller plutôt que de l’amener à l’hôpital en le plongeant dans un bain froid et en lui versant du café bouillant dans la bouche. Glamour.

Thunders est initié à l’héroïne au début des années 70 par Iggy Pop lui-même, alors que le guitariste passe une soirée en compagnie de l’Iguane et de sa copine d’alors, la légendaire groupie Sable Starr (qui n’a pas plus de 14 ans à ce moment là et couchera ensuite avec Iggy, Bowie, Bolan, Mick Jagger etc). Le choc est profond. L’héroïne conquiert le guitariste en un éclair. Thunders devient instantanément accro et ne lâchera quasiment plus la seringue jusqu’à sa mort. Dès lors, avec son tempérament excessif, son esprit de rébellion et son ego surdimensionné, Thunders devient l’incarnation même du musicien junkie. Les Dolls explosent assez vite, trop sulfureux et trop indomptables pour l’industrie du disque. La mort de Murcia, le look du groupe et leur hygiène de vie effraient tous ceux qui auraient voulu en faire un groupe majeur. Ils jouent entre New York et New York, ne progressent pas et finissent par se détester. Malcolm Mc Laren, en voyage d’étude, les achève en les habillant comme des foutus communistes. Nolan et Thunders claquent la porte pour fonder avec Richard Hell (Television) et Walter Lure (un compagnon de route au long cours de Thunders par la suite), les Heartbreakers. Une fois les conflits d’égo réglés (par l’éviction de Richard Hell), les Heartbreakers deviennent l’un des groupes pré-punk les plus impressionnants et une véritable machine de guerre sur scène. Le groupe est shooté jusqu’aux oreilles et incarne à lui tout seul l’imagerie ténébreuse du rock. Influencés par le rock des années 50, par le blues du delta et par les Stones, les Heartbreakers débarquent assez vite en Angleterre où leur attitude sombre et leur énergie a un impact décisif sur la scène punk embryonnaire.

En 1977, ils participent à l’Anarchy Tour avec les Pistols, les Clash et les Damned. Alors que la tournée s’annonçait gaillarde, les dates tombent les unes après les autres, laissant le groupe sans un rond et avec de gros besoins. Leur premier single qui regroupe le Chinese Rocks (chanson offerte par Dee Dee Ramone) et l’extraordinaire Born To Lose a un impact majeur sur la scène de l’époque. Le groupe n’est pas pour rien dans la conversion de pas mal de groupes à l’héroïne et va de déveine en déveine. L’image des Dolls qui leur colle à la peau et leur consommation fait fuir tous ceux qui souhaiteraient les signer.

Nolan et surtout Thunders mènent une vie erratique, entièrement commandée par leur addiction. Thunders gardera un pied dans la vie quotidienne ayant une femme (puis une autre) et des enfants, mais ne connaîtra jamais autre chose qu’un succès d’estime. L’album LAMF (pour Like A Mother Fucker) des Heartbreakers est mal produit et conduit à la séparation du groupe. Thunders se balade ensuite entre Paris (l’époque du Gibus, du label New Rose), Londres, la Suède et les États-Unis en cachetonnant pour survivre. L’homme compose avec difficulté mais livre pendant la quinzaine d’années qui suit quelques pépites (So Alone en 1978, In Cold Blood en 1983) et quelques concerts mémorables.  Il tourne à Paris avec Patrick Grandperret, Mona et moi. Il tente à plusieurs reprises de se désintoxiquer mais n’arrive à rien, comme si l’héroïne avec le temps était devenue une partie de lui-même. La quasi totalité de ses collaborateurs réguliers ou occasionnels (Peter Perrett de The Only  Ones par exemple) partagent sa passion pour la seringue, ce qui n’aide pas à la rédemption. Thunders fait généralement semblant de rien, accomplissant sa routine de junky avec conscience, résignation et une forme de professionnalisme de la décadence. Évidemment, il multiplie les apparitions ratées, les rendez-vous manqués, est souvent incapable de se concentrer et se dégrade peu à peu, malgré les efforts de son manageur. Au milieu des années 80, Thunders est au bout du rouleau. Sa mort est annoncée tous les deux mois mais elle le cueille finalement, en 1991, alors qu’il semble avoir réalisé son rêve qui était de s’installer à la Nouvelle Orléans. A peine arrivé, il fait la fête et ramène des « amis » dans son hôtel pour célébrer la signature assurée d’un gros contrat discographique avec le Japon. Thunders est supposément dans une « bonne phase » et suit un programme de méthadone mais ne semble pas très assidu. On le retrouve mort et dépouillé au petit matin. Assassiné ou pas, volé sans aucun doute, Thunders n’émeut pas la police qui classe l’affaire le lendemain en concluant à une classique overdose. Ainsi s’achève l’histoire du bonhomme.

L’héroïne, charge héroïque

Synthétisée (après une « découverte » quelques années avant à Londres) dans les années 1890 par un chimiste de la firme Bayer qui la baptise, l’héroïne, de l’allemand Heroisch, est d’abord vue comme une drogue qui va permettre de remplacer la morphine trop addictive qu’on utilise elle-même en remplacement de l’opium dans nombre de traitements comme les maladies respiratoires. Manque de bol, le remède est pire que le mal et l’on se rend compte que le nouveau produit qui a été fourré entre temps dans des pilules anti-toux pour les gamins, qui soigne la diarrhée et d’autres affections communes est une purge. Cela conduit à une série de débats sur son éventuelle interdiction qui démarrent dans les années d’après Première Guerre Mondiale et se poursuivent dans les années 50. La drogue est interdite aux Etats-Unis en 1956, tandis qu’on raconte que 20% des soldats de retour du Vietnam avaient développé une addiction sévère au produit.

Présentée en poudre (blanche ou brune, selon la méthode de préparation, la pureté et le raffinement), l’héroïne peut se consommer en inhalation, en sniff ou évidemment, dans sa forme la plus efficace et spectaculaire, en injection. L’héroïne a un effet apaisant sur le consommateur, apaise ses angoisses et le plonge dans un état extatique proche de la sidération. Elle s’accompagne d’une chaleur bienveillante et d’un effet de détente, en même temps que d’une relative indifférence à ce qui se passe autour de lui. La force du flash est telle que le produit rend à la fois sûr de soi et détaché des préoccupations ordinaires. L’usager est détendu, a le sentiment d’être en maîtrise de soi et globalement peut en retirer une certaine force et un sentiment de supériorité sur les fourmis qui s’agitent autour de lui. Pour les amateurs, l’héroïne est tout sauf un stimulant sexuel puisqu’elle a pour effet de ralentir le rythme cardiaque et ainsi de neutraliser, chez la plupart des messieurs, les mécanismes de l’érection.

Les conséquences d’une consommation au long cours sont connues et évidemment désastreuses : outre le problème de l’injection elle-même (abcès, infections, etc), l’héroïne entraîne des problèmes cardiaques, des diarrhées et des problèmes respiratoires. La dépendance qu’elle induit, après une phase dite de la lune de miel où l’usager n’y voit que du positif, mène souvent à une désocialisation importante, à une recherche constante du produit visant à lutter contre le manque et à tout ce qu’on peut imaginer (délinquance, vol, etc).

Accessoire du style

D’un point de vue musical et s’agissant des guitaristes, l’héroïne n’est pourtant pas une drogue sans avantages. Elle désinhibe, rend l’usager sûr de lui, insensible et en même temps capable d’une belle concentration une fois qu’il a réussi (ce qui n’est pas toujours évident) à trouver le bon dosage et à monter sur scène. Pas un hasard ainsi si entre Peter Perrett (de The Only Ones), Johnny Thunders et Keith Richards, l’héroïne a accompagné pendant longtemps quelques uns des meilleurs performers des années 70. L’héroïnomane, selon le degré d’addiction, devient un être assez fascinant proche, dans les comparaisons, du vampire. Il vit la nuit, dort peu et est entouré d’une sorte d’aura vénéneuse qui s’appuie sur son style négligé, son mode de vie bonhomme et la manière très particulière dont toutes les émotions s’expriment comme si elles étaient filtrées par le halo narcotique. Johnny Thunders en est l’exemple le plus célèbre. Dès le milieu des années 70, le bel Italien devient pâle comme la mort. Son regard est profond et fixe à la fois, souvent comme larmoyant et surtout traversé d’une forme de tristesse qui fascine les femmes notamment. Le guitariste se tient à distance du commun des mortels, comme s’il contemplait le monde depuis les hauteurs. Insensible mais fragile, sa vie d’errance (sans biens, ni habitation fixe) renforce le côté bohème et l’idée, alors qu’il ne va nulle part si ce n’est vers une mort certaine, que le bonhomme a renoncé à suivre le troupeau. En coulisses, l’héroïnomane vomit parfois, souffre de démangeaisons et n’est pas toujours beau à voir. En société et tandis qu’il recouvre souvent sa consommation d’un filtre de déni, Thunders compense et renvoie l’image d’un type assuré.

Mais c’est surtout sur scène qu’il resplendit ou sombre et hypnotise encore plus. L’héroïne sublime et accable, aboutissant souvent à ce que le spectacle soit magique ou… désastreux. Les yeux sortent des orbites. La langue cherche à l’aide et passe son temps à lécher les babines, tandis que les mains bougent toutes seules, exécutant des grilles d’accord insensées et connues d’elles seules. L’héroïne en mettant le guitariste à distance de lui-même et des autres permet au musicien de s’affranchir du temps du concert pour évoluer dans une bulle qui lui est propre et où il peut ainsi fusionner avec l’instrument. Pour Thunders, le désastre est plus souvent au rendez-vous que l’enchantement. Les chansons sont tronquées, massacrées, le chant erratique, ce qui oblige son side-kick (Walter Lure, le plus souvent au sein des Heartbreakers) à combler les trous. Mais il arrive que l’homme soit dans un excellent jour et alors que ce soit le rock n’roll, mélange de sauvagerie ET de mécanique, qui parle à travers lui. Ces jours là sont épatants, sublimes, fougueux, renforçant Thunders dans l’idée qu’il est un génie de la guitare et que les hommes peuvent tout lui pardonner. L’héroïne enivre comme un bon vin et peut procurer, lorsqu’elle s’accompagne de décollages artistiques aussi puissants et salués par tous, une poussée narcissique auquel nul ne résiste. Le sentiment de toute puissance est ravageur et précipite la dégringolade qui suivra, c’est-à-dire le jour où le guitariste rampe pour se frayer un chemin sur la scène et n’alignera pas trois notes vaillantes.

La mythologie de Johnny Thunders est faite de ces alternances, de ces victoires désastreuses qui masquent les défaites. Tout au long de sa carrière, il souffrira ainsi de se planter lamentablement lors des concerts importants, rattrapé par l’angoisse à l’heure de se produire chez lui à New York devant un type susceptible de le signer, à Londres après une tournée convaincante devant la « grande » presse réunie. Mais la plupart du temps, l’épave s’anime et réussit le prodige d’époustoufler sur Born To Loose, d’émouvoir sur All By Myself, de faire peur sur Too Much Junkie Business et surtout de présenter aux spectateurs l’image d’un type qui défie la mort. Car c’est évidemment ce spectacle là qui se joue à chaque instant avec l’héroïnomane invétéré : celui d’une longue mise à mort, retardée et mise en scène de manière presque romantique, dans toute sa dramaturgie. Cheveux dressés hauts sur le crâne, tenue ajustée de cuir sombre, œil mi-clos ou conquérant, doigts de feu et jambes qui flageolent mais s’enracinent dans la tradition. L’énergie brute et électrique de la vie qui file et se court-circuite, comme l’éclair frappe le paratonnerre-guitare et se déverse brutalement sur les spectateurs. Thunders est le dieu du tonnerre mais aussi le démon, le Ghost Rider de la guitare, l’ange déchu, le mort vivant (comme il se baptisera pour un groupe éphémère The living Dead). Pour l’éternité et à jamais.

L’héroïne est le mirage parfait. Elle enlève tout sauf la tristesse d’être au monde.

Do I feel guilty about an imperfect life?
It’s time for me to take what is mine
I don’t want to live in the present
I make myself ill, at times I’m happy
But your society makes me sad

My past involves my future
My future I have planned
If I lose myself, I lose what’s precious
And if there’s not something wrong with me, there should be
But your society makes me sad
Your society makes me sad
Your society makes me sad

If invisibility could be achieved
Life could be so very, very nice
I could walk around and be with nobody
And nobody would know that I was around

Do I feel guilty about an imperfect life, you ask?
It’s time for me to take what’s mine, is mine
I don’t want to live in the present times
I make myself ill, at times I’m happy
But your society makes me sad
Yes, your society makes me sad
Your society makes me sad

Crédit photo : Wikimedia.

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