Youth Valley / Lullabies For Adults
[Make Me Happy / Shelflife]

8.7 Note de l'Auteur
8.7

Youth Valley - Lullabies For AdultsÉté 2023. La Grèce brûle de mille feux et croule elle aussi sous une nouvelle canicule qui n’augure rien de bon pour notre avenir collectif. Climatiser, la solution qui empire le problème, à moins de bénéficier d’un autre type de vent de fraicheur. Lullabies For Adults, le premier album des athéniens de Youth Valley que sort le label grec qui monte, Make Me Happy, en collaboration avec la valeur sûre américaine Shelflife pourrait par exemple être celui-ci. Si le nom vous parle, c’est que tout comme nous, vous lisez avec assiduité Sun Burns Out et avez découvert sous la plume de Benjamin Berton il y a déjà de cela pratiquement trois ans l’exquis bain de jouvence dans lequel clip et musique de leur premier single, Young Sad Lovers, nous invitait à plonger sans la moindre retenue. Depuis, on en sait un peu plus sur le mystérieux Joseph Powell et sa troupe, à présent musclée comme un vrai groupe de rock et, s’il n’a rien des portraits jouvenceaux qui incarnaient l’image du groupe à ses débuts, il n’en demeure pas moins le digne héritier de la première vague pop indépendante grecque des années 1990 que son label entend bien non seulement honorer mais aussi et surtout perpétuer. Le label en question se nommait This Happy Feeling et trainait en ses rangs une bande de popeux incestueux les yeux rivés par-delà le continent sur une Angleterre chérie. Une courte mais influente carrière pour une jeunesse vivant à l’écart de l’épicentre continental, ce qui n’avait jamais vraiment permis jusque-là de mettre Athènes sur la carte de l’indie pop européenne. Il n’est pas dit, malgré les efforts et les talents déployés par Sugar For The Pills, Jimmy Polioudis (Vagina Lips, Mazoha) ou maintenant Joseph Powell qu’ils y parviennent au-delà des cercles des habituelles oreilles curieuses, mais au moins, ils essayent. Plutôt efficacement, et c’est encore le cas avec le premier album de Youth Valley.

Discrets depuis le salué premier single, le groupe s’est contenté de livrer l’an passé un single puis un inédit en session live ; deux titres dont on ne savait même pas s’ils seraient ou non sur l’album. A cent lieue des pratiques actuelles consistant à dévoiler au moins la moitié d’un disque sous forme de singles le plus souvent numériques, parfois plus d’un an avant sa sortie, Youth Valley nous tenait en haleine et souhaitait probablement nous voir entrer dans Lullabies For Adults sans a-priori ; la bonne idée. La surprise n’est pour autant pas tout à fait complète car la session studio dévoilée en janvier dernier laissait bien penser que la formule quintet à trois guitares ouvrait aux compositions du groupe de nouveaux espaces dans lesquels les watts et une certaine nervosité occuperaient une place de choix. Comme un n°11 un peu frêle en coupe du monde, Youth Valley a donc musclé son jeu. Ainsi bodybuildée, gonflée de testostérone, la musique de Youth Valley gagne en puissance et en relief ce qu’elle perd quelque peu en finesse. Pourtant, à l’image des new yorkais de DIIV dont elle se rapproche désormais, la musique du quintet ne perd rien de ses qualités : les compositions accrocheuses sont toutes d’une redoutable efficacité mélodique et la voix de Joseph Powell, puissante dans son registre à la Morrissey (jouvenceau, le Moz) apporte à un ensemble très rock et relevé une présence pop et raffinée.

Ainsi se succèdent alors ces 8 + 1 berceuses pour adultes qui ont en réalité peu de chances d’endormir qui que ce soit. Emballées et haletantes, cabrées et partantes pour un galop au long cours, pour filer la métaphore équine que l’on retrouve tant sur la tumultueuse pochette du disque empruntée au « peintre des chevaux », l’anglais Georges Stubbs (A Lion Attacking A Horse, 1770) que dans la vidéo accompagnant le bien nommé Hurricane. Une fois lancés, les grecs ne s’embarrassent pas ou si peu du besoin de faire une pause. La formule à trois guitares s’avère bien vite passionnante au fil des variations et superpositions que propose Youth Valley tout au long du disque ; rêche et distordue, une première crée un tapis de mousse noisy sur lequel se développe la très classique cohabitation entre une guitare rythmique chatoyante, essentielle avec ses accents très souvent Marresque et une autre dont les accords délicats, entrelacs cristallins et envoûtants s’accordent dans une belle évidence. Incontestablement, indubitablement du bien bel ouvrage, sérieux et soigné. Ça n’est finalement que sur la première conclusion du disque, l’orageux Pegasus (les chevaux, toujours) que Youth Valley consent à ralentir le rythme pour mieux nous tenir en haleine sur un titre certes de facture classique, mais dont l’intensité est un véritable arcus s’avançant, fascinant et inquiétant, avant l’explosion électrique finale, superbe.

Cette musique, littéralement lumineuse, de ces lumières superbes qui éblouissent après l’orage, n’est pas encore complétement débarrassée de quelques influences qui ne trompent personne mais impose rapidement quelques traits de personnalité qui doivent beaucoup à celle de Joseph Powell, omniprésent leader dont les textes et la voix apportent à cet ensemble musicalement très rock et carré une touche de mélancolie souvent acerbe, explorant avec sincérité la difficulté de l’engagement amoureux (I Don’t Want To Go Out With You, Veronica), le bonheur survendu comme un produit de grande consommation (End Credits) ou les injonctions sociétales faites à la jeunesse (Promising Young Man). L’écriture a de toute évidence pour Joseph Powell des vertus expiatoires et ça n’est sans doute pas pour rien que la neuvième berceuse est en réalité un « bonus track » se détachant à dessein des huit autres. Intégrer le très efficace (surtout dans sa reprise finale, épique) mais douloureux Father Forgets extrait du premier single en guise de conclusion bis montre à quel point il tenait à enfoncer le dernier clou du cercueil de relations père-fils complexes dans un texte que l’on devine en creux puissamment autobiographique. L’histoire, peut-être, sans doute, d’un jeune homme hautement diplômé, promis aux plus belles carrières mais qui veut faire de ses rêves d’écriture, de composition, de disques et de tournées une réalité aujourd’hui concrète et, artistiquement parlant en tout cas, pleinement réussie.

On se demandait comment, comme tant d’autres avant eux, Youth Valley s’y prendrait pour ne pas devenir une n-ième innocente victime d’un premier single parfait qu’il ne parviendrait sans doute jamais à dépasser. En laissant derrière eux la candeur d’un Young Sad Lovers sans doute impossible à surpasser, les grecs font le choix avec ces Lullabies For Adults de troquer la fraicheur pour un surplus de puissance qui ne nuit en rien aux compositions efficaces de Joseph Powell mais leur ouvre au contraire de nouvelles portes. Reste à les franchir car, comme pour nos favoris d’ici, pourtant plus proches de l’épicentre britannique, le talent est rarement suffisant pour oublier la couleur du passeport.

Tracklist
01. Jean Moreas
02. Hurricane
03. I Don’t Want To Go Out With You, Veronica
04. Godheads
05. February
06. End Credits
07. Promising Young Man
08. Pegasus
09. Father Forgets (Bonus Track)
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