Requin Chagrin / Décollage
[KMS Records / Sony Music]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Requin Chagrin - DécollageÇa n’est pas une obsession, de celles qui empêchent de dormir, mais quand même : est-ce-que (et quand) Requin Chagrin arrivera à décoller pour de bon ? C’est que, contrairement aux snobs de tous bords qui ne supportent pas de voir leurs petits groupes indé chéris atteindre les portes du succès public, on n’attend qu’une chose pour Marion Brunetto : qu’elle porte le plus haut possible les couleurs de ce rock que l’on aime tant et qu’elle n’a de toute évidence pas l’intention de trahir. Qu’elle amène sa musique sans concession faire la nique aux insupportables bouillies qui embrument les oreilles à longueur de journée. Comme un Etienne Daho ou une Clara Luciani, on veut la voir à la TV, dans les émissions branchées comme dans les télé-crochets, voir son nom en grosses lettres en tête d’affiche des festivals, l’entendre à la radio ou au supermarché, synchroniser des pubs, gagner une Victoire et enflammer Tik Tok puisque c’est désormais à cela que se mesure le succès populaire. Bénéficiant du soutien de toute évidence sincère et fidèle d’un Nicola Sirkis en pâmoison depuis longtemps, de la logistique de son label KMS Disques, de la force de frappe des majors associées et du public d’Indochine dont Requin Chagrin assure régulièrement les premières parties, tout semble réuni pour que le Décollage puisse enfin avoir lieu.

Si on sait depuis longtemps que le succès est autant une question d’opportunités et de marketing que de talent, on sait aussi que, fondamentalement, Marion Brunetto, cette fois encore entièrement seule aux commandes pour l’enregistrement de ce quatrième album, n’a jamais déçu. Restait donc à voir quelle suite elle allait donner au luxuriant Bye Bye Baby. Remisées les paillettes, c’est à Ramatuelle dans son Var d’enfance, à la maison, qu’elle s’est installée pour entamer tout le travail de pré-production du disque, manière de retrouver un environnement familier convenant parfaitement à la tonalité bedroom d’un Décollage pourtant finalisé dans des studios parisiens d’envergure. C’est ce qui frappait à la découverte d’un impeccable premier single il y a quelques semaines et qui frappe autant dès l’ouverture de l’album : cette certaine forme de brutalisme sans fioriture sur l’ensemble des parties rythmiques. C’est bien simple : autant la ligne de basse de Décollage que le jeu de batterie de Parachute qui ouvrent le disque sont d’une simplicité et d’une efficacité à couper le souffle. Plus encore que les guitares ou les claviers, ils forment l’écrin aussi minimal que juste sur lequel va se poser une voix toujours plus assurée et charmeuse avec son timbre grave et l’on ressent sans peine le plaisir qu’a pris la musicienne multi-instrumentiste à enregistrer ces parties.

Marion Brunetto est tout en contrôle ; c’est à la rigueur ce que l’on pourrait reprocher à ce Décollage qui, à l’image de celui des avions de ligne les plus modernes, se fait dorénavant en mode quasi automatique. L’album est sans véritables surprises et ses quelques variations, laissant notamment ici ou là une place plus grande aux effets et aux claviers renvoient aux précédents travaux de Requin Chagrin, comme sur le plus électronique Rêveries, atterrissage absolument parfait en bout de piste à l’issue d’un vol sans incident, tout en maitrise sous le commandement d’une pilote déjà expérimentée. La seule véritable innovation du disque apparait au détour du mid-tempo Lucky Star qui commence de façon classique sur le premier couplet avant d’introduire un inédit anglais chanté par Sade Sanchez, membre du groupe garage/punk L.A. Witch. Habituel défenseur du passage au français des groupes du cru (bien qu’au fond, chacun fait bien comme il l’entend), force est de reconnaitre que cette collaboration anglophone s’avère d’une grâce folle, fonctionne à merveille et apporte enfin au disque une touche un peu nouvelle dans l’univers de Requin Chagrin.

C’est au fond toujours un peu le même dilemme : quand un groupe ou ici une artiste complète parvient à développer un univers très personnel incluant une signature sonore reconnaissable entre mille, peut-on lui reprocher d’en explorer tous les recoins sans avoir la curiosité d’aller voir un peu ailleurs ? Difficile en effet, d’autant que Décollage, formellement, ne souffre pratiquement d’aucun temps faible. Marion Brunetto nous emporte avec son habituelle facilité dans ses rêves et ses espoirs, ses voyages entre ciel et terre, de villages en nuages, emportée par les vents qui soufflent sur les toits, au cœur des villes. Ici, la carte d’embarquement est universelle et le seul prix à payer est celui du lâcher-prise, laissant ce Requin Chagrin nous emmener en toute confiance. L’écriture de Marion Brunetto témoigne d’une véritable maitrise de la science du refrain. Alors que For You ne paie pas de mine avec sa rythmique binaire de rockers de baloche ou que Forever avec son intro synthétique prend de faux airs de balade années 1980, quand la pop aimait bien le franglais, c’est en réalité pour les deux histoire de mieux contraster avec des refrains tout en amplitude, quand les morceaux déploient leurs ailes et se donnent subitement une sacrée envergure.

Sans doute écrit avant le départ de l’idole controversée, BB renvoie forcément à la voisine de palier tropézienne et c’est pour une (première) fois le mentor d’Indo’ qui vient sonner les encouragements de ses « Wooou ouh ouuuh » efficaces. Ils le sont un peu moins sur Ultra Fort, peut-être le morceau le moins convaincant du disque, avion-cargo chargé qui peine à se défaire de l’attraction terrestre pour devenir simplement attirant. Mais l’aéronautique reprend vite ses droits sur Cœur Joie, un numéro de voltige aérienne qui décrit dans le ciel azur de la pochette d’élégantes arabesques, toutes en montées puissantes et brusques redescentes acrobatiques. Voyager est un superbe mid-tempo introspectif, très beau portrait que l’on s’imagine volontiers « auto » qui renvoie à son reflet parfaitement enlevé Altitude, une dernière fois soutenu par un court mais aérien refrain absolument gracieux.

Requin Chagrin sur le taxiway : bout de piste, point fixe, gaz, roulage et Décollage. Marion Brunetto grandit, murit, se frotte à un monde qui ne nous est pas familier et plus rien ne devrait s’opposer à ce que sa pop élégante ne finisse par accrocher tous les radars et vienne enfin planer sur un paysage musical mainstream manquant quelque peu de diversité. Le tout, et ça n’est pas la moindre des qualités de ce disque, en conservant auprès de son public le plus fidèle l’aura des artistes qui font leur chemin, sans jamais trahir ce pourquoi on s’est un jour enflammé pour un délicieux 25 cm sorti sur un authentique label indé.

Tracklist :
01. Décollage
02. Parachute
03. For You
04. Forever
05. Cœur Joie
06. BB
07. Ultra Fort
08. Lucky Star
09. Voyager
10. Altitude
11. Rêveries

Liens :
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

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