IDM. Trois lettres pour Intelligent Dance Music. On n’a jamais fait sigle aussi bête. La musique n’a pas tellement à être intelligente ; tout ce qu’on lui demande, c’est d’être intelligemment faite. Quant à ce qu’elle suppose de la musique se situant en dehors de cette dénomination, on repassera… C’est d’autant plus ballot que l’appellation renvoie à des groupes comme Boards of Canada pour lesquels on fait des pieds et des mains, à l’annonce de leur livrée imminente, non pour la “Dance” (vous avez déjà dansé sur de l’IDM ? vraiment ?) mais pour le potentiel (car oui, il y a pas mal de ratés et d’impostures derrière ce genre) voyage sensoriel qu’il a à nous offrir. Après deux récents EPs relativement généreux par leur durée, Seefeel, autre groupe réputé du genre, revient avec Sol.Hz, premier album depuis 2011, tout de même. Tomberons-nous dans le panneau ? Ou est-ce le panneau qui tombera ?
L’adieu au mélodique
Il faudra s’y faire. La shoegaze des débuts s’est évaporée ; la voix de Sarah Peacock n’est plus qu’une ombre. Et bien que Seefeel aurait pu capitaliser sur son caractère hybride et instrumental sur cette scène purement numérique, le groupe aura eu l’audace de se dépiauter jusqu’à l’os. Brazen Haze est en soi un roulis compresseur à grésillements. Et alors qu‘Autechre donne l’impression de regarder un robot construire son propre cortex à tâtons, chez Seefeel, ce sont des machines rudimentaires qui balbutient, persistant dans leur étant de métal. Elles désirent notre présence, se rappeler à nous : le dernier homme sera le premier, et moins encore, revenant à l’état animal, pour le minéral. C’est par elle que nous ferons un tour sur nous même ; des entrailles de celles-ci remonte la voix des Anciens, le rituel primitif des premiers temps. La machine est à l’instar d’un menhir dans un paysage musical hostilement indifférent. Seefeel parle à la particule en nous.
La musique du futur n’est qu’une musique ancestrale remise à jour. Celle de Sol.Hz ne demande pas d’ego, elle réclame aussi bien à ses compositeurs qu’à ses auditeurs courage et modestie. C’est un retour au stade liminal, à l’épure, au quasi nu du rien. Everydays donne l’impression d’être dans les vapes à la première séance de la Géode. Pire : d’être – et non dans – une sonde dérivant dans le nulle part, simple point inertiel traversant des déferlantes de gaz… et de vide. À ce stade, irruptions solaires et parthénogenèses semblent indistinguables. Comme perdu dans la jungle en pleine Biosphere, avec ses phalènes vivotant autour de notre lampe hal(lucin)ogène : nous ne sommes rien, rien de plus qu’un copeau ; et passé l’ébranlement, la perspective n’est pas grave. C’est tout cela qu’on tente de nous dire ici. Rechargeons-nous de sommeil…
Mer de sens
Notre vie ici-bas n’est qu’un séjour, et on ne baigne qu’un orteil avant que le rideau se ferme. Sol.Hz nous éclaire un peu pour finalement mieux nous obscurcir, comme un cercle dont le rayon du Savoir augmenterait plus encore la circonférence de contact avec l’Inconnu. Est-ce cette même sensation que l’on ressent avant une anesthésie devant nous réparer, quand les nerfs lâchent et que la porte s’entrouvre ? L’album n’a rien du rachitisme du dernier Death in Vegas, ni de la vacuité des dernières expérimentations Chiroptera (2024) de Thomas Bangalter, mais il aurait pu néanmoins gagner du dernier Oneohtrix Point Never (Tranquilizer, 2025) un certain ludisme. C’est sur l’âpreté d’un certain hermétisme, sur la durée, que Seefeel nous travaille au corps ; il réclame d’aller au bout de soi et d’embrasser l’en-dehors ; une dilution. Processeurs, banques et cartes son se contorsionnent pour nous. Ce qui nous intéresse avec une telle musique, et peu importe les moyens, grandiloquents comme minimalistes, c’est ce qu’elle va, une fois transformée en signaux neuronaux, secréter en dopamine, hormone qui générera à son tour un jet mystérieux en réflexions et images. C’est tout simplement ça que l’on cherche avec la musique : une puissance. Le frisson du vertige, d’une porte qui s’entrouvre sur l’infini d’un secret oublié. Plus elle est à même de produire un commentaire (positif, mystérieux), plus elle nous “parle”. Au bout de la Machine, c’est peut-être un Homme qu’on trouvera.
Cette musique ne nous apprend rien ; elle nous rappelle à une évidence trop souvent refoulée. Le superbe Until Now, dont on retrouve le carillon d’Everything Squared, donne ce sentiment de combativité de la vie, mais aussi d’inéluctable douceur, comme lorsqu’une grand-mère apprend à l’enfant que le soleil s’éteindra lui aussi un jour, nous emportant tout autant dans sa pénombre. Tout commence dans le grand cri du Plaisir pour se finir par le silence des pierres. Sol.Hz fait l’effet d’une odyssée de la Vie traversée à la vitesse grand V, et dont le guide serait la Machine. Mais on émerge, voyons la lumière, retrouvons nos esprits : nous avons Rendez-vous avec Rama. La Nature mise face-à-face à sa Création. Mais laquelle ? Qui est qui, dans cette histoire ? Sol.Hz a la poésie d’un problème d’algèbre insoluble.
Tracklist :
01. Brazen Haze
02. Everydays
03. Ever No Way
04. Humidity Switch
05. Behind The Seen
06. AM Flares
07. Falling First
08. Until Now
09. Scrambler

