[Playlist] – Hip Hop 80’s : 10 morceaux pour devenir une racaille impeccable (Ep. 2/2)

Funky Beat: The Best of WhodiniMagic Fingers is in da house! Si tu viens d’arriver en ville, sache que : un, tu écoutes Mister Super Rockin’ Magic, humble serviteur du véritable hip hop des aïeuls, celui des débuts, le plus pur des purs ; deux, vous êtes sur Radio Ghetto, la radio pirate la plus chaude de toute la french connection. Ici, pas de censeurs, on dit tout ce qu’on veut, OK? Rap music for life, bitches!

Allez, on reprend notre petit cours sur les débuts du hip hop. Objectif ? Comme mentionné dans de la première partie de notre exposé [Playlist], l’idée du hip hop était de faire société, de réunir tous les marginaux et parias du quartier pour construire une contre-culture, pas forcément encore militante, mais qui nous parle, nous les chiens de la casse.

Pour mémoire, cette seconde salve renoue avec les meilleurs titres des débuts du mouvement. Très éloignée des productions urbaines contemporaines et de la mutation du mouvement vers une machine à messages méta-politiques guerriers ou pleurnicheurs de la cité ou le tout-au-bling-bling ultra-matérialiste (du RnB, rattrapé par le rap de nos jours), cette musique, presque inoffensive et pourtant si fertile, se situait aux confluences aussi bien du funk et du disco que de l’électronique et du rock. S’ensuivront ensuite la house, bourgeon suivant du hip hop à Détroit, puis, pour la branche principale de cet arbre musicologique, le RnB et le rap, et tout ce qu’ils incorporent en termes de variantes (la trap d’Atlanta, etc.). Allez, hop hop hop : rafale de titres pendant une heure NON STOOOOOP !

11. Rock Steady Crew – (Hey You) The Rock Steady Crew (1983)

Les kids, mettez en pause les rixes de poignards volants et dépensez votre énergie en poppant plutôt sur le macadam! Morceau purement marketing produit pour profiter de la hype entourant la clique de gamins breakdanceurs menés par Jimmy D, Crazy Legs (dont l’apparition, le temps de quelques secondes dans Flashdance, fît son petit effet) ou encore Joe-Joe, ce titre, absolument pas interprété par le groupe mais illustré par leur danse, est un titre revigorant de juvénilité. Quand on écoute le générique H.I.P H.O.P de Sidney, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit de son homologue français. Avec son imparable accord de synthé et son slam féminin (acte courageux pour un mouvement hip-hop où les filles avaient quelques difficultés à s’imposer) méga-fédérateur interpellant le groupe, (Hey You) The Rock Steady Crew ne peut que vous rendre prêt à aborder votre journée en sautillant gaiement.

12. Afrika BombaataaLooking for The Perfect Beat (1982)

Avec Afrika Bombaataa, on saisit le mouvement dans sa quintessence. Cette piste est si généreuse que l’on imagine sans difficulté le vertige sensoriel provoqué par une telle musique, à la fois terrestre et… d’autre part. 20 ans après West Side Story, le seigneur zoulou nous invite à prendre non pas les armes mais gambettes et tiges, à embrasser un mouvement contestataire où les guns se voient lâchés au profit d’une musique venue d’une dimension autre ; à s’orner de bagouzes et de survêtements fluo ; à se lâcher complètement sur la piste de danse comme un fêlé, quitte à frôler le bout du bout de l’excès, pour avancer avec confiance vers… l’inconnu total. Looking for The Perfect Beat est une musique évolutive, concentrant tant d’idées en elle qu’elle vibrionne de tout son être. Elle est d’une virginité et d’un non-conformisme tels qu’ils expliquent sa forme serpentine, foutant le dancefloor dans un chahut pas possible, les inspirations allant aussi bien de Krafwerk, du rock, du funk que du MC d’en bas du bât’. Afrika Bombaataa, tout comme Proust, n’en avait pas conscience, mais cette recherche éperdue du rythme parfait contenait déjà en elle l’objet tant recherché.

[Slogan radio : « Radio Ghetto, radio numéro 1 de la nation zouloue ! »]

13. Jonzun Crew Pack Jam (1983)

Nous avons tendance à penser le hip hop comme une musique formatée depuis deux décennies. C’est oublier que l’expérimentation est au cœur même de ce mouvement, au carrefour de tant de mondes. Pack Jam y enclôt tous les possibles passés, présents et futurs. De la cité des Pyramides dont on l’écoute, on peut y entendre de près la révolution cybernétique battant son plein dans la Silicon Valley, tout comme le taylorisme des usines ouvrières de l’est parisien, les mouvements à la chaîne, les ressources humaines des dockers, près de l’Hudson. Mais aussi la vitalité créative des du ter-ter à proximité de Jonzun Crew, la dangerosité animale des rues ; ce besoin d’un défoulement sain à travers la célérité et le mouvement, même si celle-ci doit s’exécuter sur une musique qui n’a plus grand chose d’humain… si ce n’est l’envie de défricher de nouveaux terrains. Pack Jam ne s’entendait probablement que dans des enclaves malfamées en 1983 ; et c’est probablement pour cela qu’elle contient tant d’univers en elle.

14. Run D.M.C.It’s Like That (1984)

Avalanche de hits en approche sur la statiooooon ! Avec It’s Like That, les Run D.M.C. offraient un morceau précurseur, bien plus proche du rap qui allait suivre, celui dans lequel Public Enemy n’allait pas tarder à foncer. S’éloignant des pistes électroniques, tout en conservant leurs manies (leur Rock Box samplait un morceau d’Aerosmith, soulignant ainsi la souche commune que partageaient rap, électro et rock), le duo y déroulait un message tout aussi sociologique que Grandmaster Flash & The Furious Five, un portrait des rues acerbe, ce qu’on avait certes déjà l’habitude d’entendre dans les slam électroniques, mais sur une rythmique bien plus rap, lente et lourde, qui ne tarderait pas à dessiner le futur du genre. C’est comme ça, et c’est ainsi que cela devait être !

15. Art of Noise Beat Box (1984)

Beat Box est un morceau plus qu’extraterrestre. Disons plutôt : extrasolaire. Ce morceau d’Art of Noise (à égalité avec Moments in Love) suffit à placer le groupe aux côtés de pionniers comme Kraftwerk, Telex et Jean-Michel Jarre. Touchant ces tropismes communs au hip-hop et à l’électro que sont l’hypnose et la frénésie « contrôlée », Beat Box foutait malgré tout un boxon pire que n’importe quels exorcismes en série de la chapelle antillaise du coin. Vous n’écouterez plus le cri d’un tigre comme avant. Radical et fou, le morceau entremêle exhortations électroniques, rituels rock et magie noire sauce hip hop. Art of Noise est l’exemple même démontrant que les blancs ne sont pas tous des « voleurs » ou des « exploitants » de la musique black (même si, qu’il s’agisse du rock, du rap ou de l’électro, l’industrie n’a jamais pu s’empêcher de s’approprier la marginalité pour l’amener au centre), mais également des pionniers, les deux communautés n’ayant jamais cesser de s’alimenter en passes fertiles, et cela dès… le début. Bref tout cela pour vous dire qu’il faut faire la paix les amis, chanter la marseillaise ensemble plutôt que de la siffler, et arrêter d’arracher les colliers à perles de nos bonnes mamies blanches pour se venger. Bon, et si jamais vous ne pouvez pas vous en empêcher, faites le au moins avec style sur Beat Box. Subir une interpellation qui vire au touche-fefesses, c’est toujours plus stylé de gesticuler sur une track comme ass pour éviter le tonfa. On aura au moins eu ce mérite…

[Slogan radio : MISTER MISTER / MAGIC MAGIC / FINGERS EST DANS LA PLACE ! (Voix robotisée)]

16. MantronixBassline (1986)

Énorme big up à Art of Noise! C’est l’heure maintenant de balancer un titre de seigneur de rue : Mantronix! Une piste si puissante en décibels! Tentez l’expérience suivante. Mettez là devant des petits sauvageons des années 2020 ; passez avec votre voiture devant l’arrêt de bus : ils moufterons plus. La voix qui rappe à une niaque que l’on ne retrouve plus que dans les années 1980. Super rythmé, composé de beats énormes, de breaks, contretemps et des bruits du futur et de soucoupes volantes venant d’un Wakanda fantasmé à faire exploser vos baffles. Ne vous inquiétez pas : vous avez plié la partie. Ils vous regarderons avec déférence ; ils s’agenouillerons devant ce qui sera leur roi.

17. Tyrone BrunsonThe Smurf (1983)

Vous flânez lentement dans la rue. Bagouses sur les pognes, chaînes en or sur le cou, étincelant comme une étoile noire aspirant tous les regards. Vos baskets patinent sur le bitume comme Jésus sur la Mer rouge. C’est un été de juillet d’une chaleur soûlante, comme en 1983. The Smurf passe sur un poste de radio : aucune parole, deux notes répétées de manières obsédantes et qui sentent les sonorités funkys, le bitume chauffé à bloc et le cool à plein temps. The Smurf aura, par ses notes naïves mais pénétrantes, inspiré tant d’artistes, qu’ils proviennent du rap tout comme des tréfonds de la synthwave (on pense à Mitch Murder et à Com Truise, et tant d’autres) ou la musique des jeux vidéo du premier âge. Avec du Tyrone Brunson en fond sonore, ce n’est plus vous qui courez après le temps ; c’est le temps qui vous réclame. Bref : vous êtes classe.

18. Rock Master Scott & The Dynamic Three Request Line (1984)

Request Line ressemble à deux doigts au Obsession d’Animotion (datant de… la même année). Étrange! Faut bien avouer que le mouvement hip hop n’a pas hésité à fureter un peu partout pour soutirer quelques bribes de notes par-ci par-là via la technique de l’échantillonnage (sampling), l’art du chapardage musical par excellence. On devine vite qui a volé qui dans l’histoire, ahlala… Et pourtant… cela ne semble pas le cas d’après nos recherches (ou alors… notre magazine a une sacrée oreille ayant déjoué tous les logiciels anti-échantillonage!)! Arrêtons avec ces préjugés! Bref, qu’il le soit ou non, le morceau prend une saveur nouvelle avec son rythme mi-lent mi-rapide, entrecoupé de sonorités new wave, de slam old-fashion, d’un répondeur et surtout d’extraits tout frais venant de la street, avec ces voix nonchalantes et alanguies so 80’s de ces femmes d’Harlem. Request Line donne envie de passer de l’autre côté du miroir, de quitter la rue, et de monter un biz honnête pour bédave de manière légale.

19. HachimAl-Naafiyi (The Soul) (1984)

Si vous voulez devenir un gangster crédible, il faut absolument que, dans votre bac de rangement de votre véhicule soit loti, entre votre fond de commerce et les liasses allant avec, juste rangé à côté du pacificateur AK-47, se trouve le 45 tours d’HachimAl-Naafiyi (The Soul). Eh oui, vendre du hasch avec du Spotify en fond sonore, c’est trop fiche molle : on aime la vrai camelote ici oh ! Nous, on baise dans la rue (quoique, avec Hachim… euuuh comment dire…) et on se bat sur un ring (ça, oui, Hachim valide), OK les mecs? Là encore, il s’agit d’un morceau uniquement instrumental, avec ses bruits de robots que la communauté afro, à défaut d’accéder au campus du MIT, se faisait sienne en musique. Pourtant, pointe une inquiétude dans ce morceau dansant. Celui de l’appel de la rue, menace de l’asphalte. Si jamais des black panthers véneres surgissent pour prendre votre butin, Hachim vous indique ce qu’il reste à faire. Jamais vous brandirez une arme pour vous défendre en ayant l’air si stylé.

20. Man ParrishBoogie Down Bronx (1985)

Ce morceau donne envie d’admirer l’œuvre de ses méfaits en mode gangsta : ces montres qu’on n’enfilera jamais, nos bijoux lourds en or massif, nos voitures chromées de mac. De prendre un bain de billets verts envoyés par nos félatrices en plein ralenti. Boogie Down Bronx est une pièce maîtresse empruntant au Don’t Go de Yazoo tout en traçant un chemin sableux vers le rap bling-bling des années 2000 (Ying Yang Twins, Lil WayneLil Jon, etc.) et son petit-fils de l’électro trap des années 2010. Évoquant les sonorités de la Bolivie, pays de toutes les poudres possibles, tout comme les sonorités d’un groupe de robots allemands au nom de centrale nucléaire (devinez lequel…!), Boogie Down Bronx fout tout le monde a terre le temps d’un braquage de 6 minutes. Autant vous dire que ne pas être pris de gigotements relève de l’impossible. Les barillets s’apprêtent à chauffer… Trrrrrrrlllll-ta-ta-ta-ta-ta-ta!

Bonus Tracks :

20*. WhodiniMagic’s Wand (1983)

On ne pouvait vous laisser sans parler de celle-ci. Magic’s Wand est un chef-d’œuvre du rap électronique – comme tous les morceaux cultes présents ici, d’ailleurs. Ici, les battements bastonnent, les notes ondulent dans un mouvement hypnotique. Puis arrive un rap énergique avec le bagout de l’époque. On y parle ici méfaits et graffiti, bref, nos hobbies quoi! Avec Magic’s Wand, Whodini est décidément un marabout manipulant les corps à sa guise. Dès lors, on fait la toupie, on saute, on rameute les gosses dans un flux d’énergie sémillante. Vite, allons casser une pompe à eau! Ce morceau agit décidément un sortilège.

20**. Davy DMXOne for Tremble (1984)

Presque comme du Art of Noise, ce titre contient une tension de l’ordre du défi. On affronte du regard le gang adverse ; on sent un danger aguicheur, excitant ; celui de jouer de la gâchette, de rouler des mécaniques, la présence excitante du crime présente. C’est alors que Davy DMX arrive et propose aux portes-flingues de ranger uzis et canifs. Il propose ainsi des combats de danse sur une musique ondoyante et tout aussi moite que nos aisselles. La tension est là, les exhalaisons aussi. Les étincelles fusent, les corps se contortionent, les envies de mort se consomment dans le sport. C’est une musique qui jugulle la violence, la convertit en mouvement esthétique, dans un univers sans foi ni loi, violent, où les pneus crissent comme les disques. Oh yeah!

C’est ainsi que finit notre émission. Un peu comme l’expérience Ludovico, on a tenté de vous passer un bon coup de kärcher musical afin que vous deveniez des petits racailles qui se tiennent sage. La danse et la fraternité : voilà autour de quoi gravitait la culture rap de l’époque, bien loin du rap dégénéré que l’on entend sur les bandes FM urbaines. À présent, te voilà prêt à passer moins de temps sur tes consoles ; à arrêter de « torturer » le chat de la voisine ; à ne pas être abonné toute ta vie à la CAF ; à ne plus te droguer en rêvant aux vierges qui te seront inaccessibles ; à devenir un premier de cordée et, si tu le souhaites – qui sait, osons ! – à passer ton bac ! Comme disait Sidney : « JE SAIS QUE TU PEUX! »

Tracklist - Épisode 2
11. Rock Steady Crew – (Hey You) The Rock Steady Crew (1983)
12. Afrika Bombaataa – Looking for The Perfect Beat (1982)
13. Jonzun Crew – Pack Jam (1983)
14. Run D.M.C. – It’s Like That (1984)
15. Art of Noise – Beat Box (1984)
16. Mantronix – Bassline (1985)
17. Tyrone Brunson – The Smurf (1983)
18. Rock Master Scott & The Dynamic Three – Request Line (1984)
19. Hachim – Al-Naafiyi (The Soul) (1984)
20. Man Parrish – Boogie Down Bronx (1985)

Bonus Track :
20*. Whodini – Magic’s Wand (1983)
20**. Davy DMX – One for Tremble (1984)

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