Qu’est-ce que ça fait d’être un cinquantenaire riche et célèbrataire (célib’ et célèbre) en 2025 ? L’Allbarone, neuvième album de Baxter Dury, constitue une possible réponse. Elle n’est évidemment pas très lumineuse ; elle n’est pas non plus détestable. Avec cet album, Dury fils coupe court au rock dans lequel il siégeait sagement, pour embrasser un virage électro pop qui lui faisaient les yeux doux, l’ayant goûté lors d’un album avec Étienne de Crécy et Délilah Holliday (B.E.D., en 2018), mais encore le temps d’une collaboration avec Fred Again.
Toutes les routes mènent au rhum
Autant le virage semble abrupte, autant nous avions été préparés à cette nouvelle direction. Paul Epworth, producteur d’Adèle par lequel cet album est né, reste dans le sillon creusé par de Crécy, rappelant également les heures de l’électroclash avec le Sexor (2004) de Tiga, de par la voix apathique mais ferme de Baxter. On ne sait s’il l’a déjà lu, mais dans cet écrin électrique, sa voix nous rappelle aussi celle si déconcertante de Maxi Jazz, chanteur de Faithless. Sur Allbarone règne alors une odeur de décadence clinquante – pour reprendre la nuance de Jean Améry – celle aux pourtours si attrayants mais cachant sa létalité : celle des fêtes amovibles, de ce bruit de bouchon de champagne éclatant ayant perdu de sa joie symbolique ; celle du sexe machinal, exercé sans foi, mais non encore sans loi ; celle de l’odeur de chlore d’aéroports et hôtels de transit, sans âme. Pas même un cauchemar ni même un rêve ; juste une succession irréelle et continue de petits simulacres auxquels plus personne ne croit, mais que tout le monde s’évertue à rejouer.
Baxter pourrait apparaître comme ce personnage d’acteur ennuyé de Somewhere, le film de Sofia Coppola se déroulant au Château Marmont ; à ceci près que Stephen Graham, gueule de cockney mal dégrossi qu’il partage avec Dury, remplacerait ici Stephen Dorff, et que le personnage de sa fille (enfant) disparaîtrait… pour se confondre avec ceux des amantes, jeunes femmes fantômes. La voix féminine de JGrrey (et d’autres) accompagne l’album entier, se proposant, comme dans les précédents albums, comme un contrepoint à celui de Baxter, permettant une dialectique qui ne se traduit pas systématiquement en oppositions. Le très disco et pourtant sombre (étant donné les standards du jour) Alpha Dog, aux accents morriconiens, en atteste : “It’s just another minor spreeding offense but it’s not your fault / Please don’t apologise, this was how you were born / Feels like you are alpha dogging me / But I’m calm about who you are / Please hurt me, hurt me“, chante la jeune femme. On reconnait aux entournures un certain féminin (tragique) laissant persévérer, par angélisme, le mâle qui nous traverse.
La banalité du mâle
Dury confesse son désenchantement de son lit, cette Schadenfreude logée quelque part dans un coin de poitrine. Il est huit heure, et l’alcool pèse déjà sur nos gouttelettes. La musique électronique n’a jamais été plus appropriée pour évoquer la sinistrose oxygénée de notre ère. Kubla Khan rappelle l’album I Created Disco (2007) de Calvin Harris, mais dans lequel l’enthousiasme aurait mal tourné comme du lait, pour devenir dégoût d’apparat. On est au bord de l’énervement, dans ce cirque ; les sonorités sont grésillantes, râpeuses comme chez LCD Soundsystem ; la voix, cynique comme The Dare, mais la hargne a lâché l’affaire ; bicause “All I see are sad men grinning“.
C’est l’homme dans toute son experte fatuité, fausseté dont il est avant tout, et sans le savoir, la victime collatérale première… Sur The Other Me, la voix cavernicole de Baxter ne nous a jamais autant fait pensé au Leonard Cohen de The Future. “It was the other me / Pacing like a panther / Dripping with lust / Everyone’s scared of / Till it’s fun“. Baxter ne se présente pas comme la pire crapule ; c’est un fat malin (il nous promet qu’il joue un rôle, et on le croira dur comme fer) marquant des buts contre son camps, ne pouvant faire autrement. Néanmoins, ce fil d’âneries a priori inconséquentes ne se fait pas sans prix : “I got a feeling I wanted to fall“. Plus encore que l’expérience du nihilisme nu, expérience rare, pure et solitaire, le nihilisme clinquant a ceci de pernicieux qu’il occurre dans la multiplicité fluctuante d’un semblant de sociabilité : “A sad lunch face, the pasteurised / Unusual looling models / Nihilism toffs, your face is cuddled“. Pourtant, nous sommes tentés de citer la phrase d’espoir de Vincent La Soudière (auteur et réflexion permise, ici encore, par le critique Juan Asensio, qu’on remercie) : “Celui qui hurle n’est donc pas mort“. Baxter n’a pas encore atteint ce point, mais il dénonce, placide, son monde, lucide sur sa servitude. Dès lors, sa musique peut s’envisager d’un tout autre versant : non plus celui d’une joie cynique dans la faiblesse, mais aussi (et c’est le paradoxe) comme une possibilité prochaine de rachat, graine d’espoir qui nous traverse en fin d’album. Allbarone n’est pas tant une rupture — il prolonge l’élan de B.E.D. — qu’un renouveau enrichissant une carrière n’ayant pas à rougir.

