Lou Reed / New York (Deluxe Edition)
[Rhino Records]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Lou Reed - New York Est-ce parce que c’était un type qui s’est révélé un peu dégueulasse, aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes, les collaborateurs et les fans, que la mort n’a pas servi Lou Reed ? Ou plutôt parce qu’il fait partie de ces génies mineurs de la musique dont l’œuvre tient sur un double CD best-of ?

L’ancien chanteur du Velvet Underground est mort il y a sept ans tout juste. Possible que la réédition Deluxe de New York, l’un de ses très rares albums excellents de bout en bout, marque le point de départ d’une réévaluation qui, compte tenu de l’hétérogénéité manifeste de son œuvre, ne pourrait être que commerciale. Possible mais pas certain tant l’œuvre du natif de Brooklyn semble étrange aujourd’hui, littéraire et dérythmée. Le parlé-chanté n’est plus tant que ça à la mode et il faut admettre qu’en solo, Lou Reed, miné en partie par l’insuccès, est passé par à peu près tous les styles. La cohérence esthétique de son travail laisse à désirer et beaucoup de disques ne méritent pas qu’on s’y arrête. On peut voir dans son immense productivité une fuite en avant, un moyen de vivre selon ses standards et aussi une forme de revanche amère contre ceux qui lui reprochaient d’avoir perdu la main quelque part au milieu des années 70. Lou Reed est un homme qui a très vite ses meilleures années derrière lui. Il est mort de ça, poursuivre sa réputation critique et tenter de l’égaler guitare en main. En y regardant de plus près, entre Sally Can’t Dance (1974), le monstre Metal Machine Music (1975), Growing Up In Public (1980) et même The Blue Mask (1982), Lou Reed aura laissé quelques disques d’intérêt avant d’en venir à ce New York de 1989 qui marque techniquement « sa renaissance ».

C’est ainsi que Rhino qui assure la réédition augmentée de 26 titres inédits et live (plus un DVD) présente la chose, laissant entendre qu’après New York, Lou Reed était revenu en grâce. On ne voit pas trop à quoi ils font référence. Il n’y a clairement pas grand-chose à prendre après ça. New York est son dernier album important, un album remarquable et peut-être l’un des derniers grands disques américains du XXème siècle, c’est un disque déjà dépassé par l’époque au moment où il sort, nostalgique et patiné par le temps. New York raconte New York comme Lou Reed l’avait fait en creux à ses débuts, à travers des histoires et des récits, mais aussi à travers des ruades et des montées d’adrénaline. C’est un album balourd et mainstream, un album de rock FM qui s’impose comme un classique instantané avec ses histoires romantiques décalées (Romeo Had Juliette, à l’ouverture), ses tubes (Dirty Boulevard et l’épatant There Is No Time) mais aussi d’immenses instants de poésie beat comme le long Beginning Of A Great Adventure et l’indépassable Last Great American Whale.

Lou Reed a 47 ans mais il pourrait tout aussi bien en avoir 70 quand il compose les chansons de ce disque. C’est un type bouffé par l’orgueil et qui n’en revient pas qu’on ne le considère pas comme un immense artiste, que les maisons de disques lui offrent des clopinettes et que les fans n’achètent pas chacune de ses offrandes par millions. Avec New York, bien aidé par la guitare rock classique de Mike Rathke, Lou Reed avale Dylan, Springsteen et compose un tableau XXL d’une Amérique qui s’effiloche. Il choisit (sans doute un mouvement purement opportuniste) de se coltiner à nouveau quelques contes des rebuts (supposés) de la société, du ruisseau et de la pauvreté. Il s’engage aussi en égratignant les politiques, la guerre du Vietnam et quelques autres. Peu importe : il est New York, la ville que tout le monde connaît et que plus personne n’a revue depuis vingt ans. La production est épatante et simplissime : tous les instruments (batterie, basse, guitares) sont mis sur le même plan. La voix de Lou Reed est placée opportunément en avant et son jeu de guitares limité à des effets iconiques (des solos de guitares rock, par exemple, des roulements de batterie gratos et pour le fun) qui confèrent à ce disque un aspect immédiatement familier, ringard et sans âge. New York a dès sa sortie l’allure d’un disque qu’on pourra réécouter vingt ans plus tard sans avoir l’impression qu’il a vieilli. Et c’est ce qui se passe.

Il ne faut pas éluder le fait que Lou Reed est inspiré, tant mélodiquement qu’avec ses textes. On a cité quelques morceaux mais il y a en d’autres qui sont exceptionnels comme Halloween Parade ou encore le toxique et rockab Sick of You. Lou Reed opère ici comme s’il était le dernier grand chanteur américain, comme si son disque allait être balancé dans l’Espace pour illustrer la faillite de la civilisation occidentale. Le gars fait du vieux blues et parle/chante comme s’il s’en foutait de ce qui allait se passer après. New York est l’album d’un type qui se prend pour un cador, se beurre les lunettes et d’une certaine façon s’en branle qu’on l’écoute ou pas. C’est à travers ce mouvement de sérieux et de désinvolture mêlés que Lou Reed parvient à nouveau à atteindre la grâce et le détachement inouï de ses premiers enregistrements. Il se balade en rêve avec son cuir en roulant des mécaniques. Il crache dans le ruisseau et reluque des travelos qui passent. Au coin de la rue, comme s’il était Travis Bickle, il défie du regard un troupeau de politiciens venus s’abreuver aux heures chaudes à une banque d’affaires. Didier l’embrouille. New York manque un peu d’implication, de sentiments et d’engagement personnel. Lou Reed observe et ne se livre pas comme il a pu le faire dans les albums qui ont précédé. Il ne parle pas tant que ça de lui. L’introspection est réservée aux autres et nous offre ici des instants de dévoilement magique, à l’image de Dime Store Mystery, peut-être l’un des plus beaux morceaux du disque.

La réédition est, comme toujours chez Rhino, bien fichue et roborative. Le disque live est composé de divers enregistrements saisis pendant la tournée qui a suivi la sortie du LP. Reed y jouait alors le disque dans l’ordre et en entier. Les concerts le présentent sous son meilleur jour, rarement ombrageux et toujours bienveillant. Cela fait du bien de penser qu’il était heureux à ce moment-là. New York a été bien accueilli par la critique et s’est vendu plus que correctement. Les chansons sont bonnes et le groupe joue serré. C’est vraiment du bon boulot de professionnel, un peu chiant par moment à force de classicisme mais solide et qui est parfait pour passer à la radio. Lou Reed a fait tellement pour les musiques alternatives qu’on peut se farcir cela avec un certain plaisir. Je peux le faire aussi et les doigts dans le nez. C’est ce que vous avez voulu. Il y a quelques prises alternatives qui permettent de voir comment les titres se mettent en place, dont une belle version brute du Dirty Boulevard qui précède le retraitement FM. C’est du très haut niveau, une leçon d’écriture et d’engagement badass. Lou Reed n’a jamais quitté ce foutu boulevard. C’était sa scène et son tremplin, l’endroit où il s’est perdu, là qu’il a dragué, bouffé toute sa vie et baisé comme un crevard. La musique décrit cette foutue vie de saumon qu’il a vécue, à toujours traîner là en esprit comme un petit con de Long Island qu’il était. C’est là qu’il avait les yeux ouverts et les sens en alerte. C’est là qu’il avait la bite sur l’épaule et des étoiles dans la tête. Lou Reed n’a jamais existé. C’est un mythe monté par la CIA pour inventer l’Amérique. Le dernier disque se termine par deux belles versions de Sweet Jane et Walk On The Wild Side, deux chansons que les maisons de disques ont fourré à chaque fois qu’il était possible de le faire sur les disques que Lou Reed sortait. Ce sont ces chansons qui l’ont porté et abattu. Qu’est-ce qu’on peut dire après ça ? Que le gars ne valait pas tripette ? Personne ne nous croira. Lou Reed est compétitif. Il est performant. Sa vision de l’Amérique suffit à l’inventer pour ceux qui l’écoutent. Qui peut se vanter d’avoir fait ça ? Inventé un pays entier dans la conscience de ceux qui le regardent. Lou Reed a fait ça. Dylan aussi mais ce n’était pas le même. Lou Reed a vu les choses dans tout ce qu’elles avaient de dégueulasse et de charnel, de gras et de sexy. Il a vu les flingues dans les poches, le conservatisme, le mépris. Il a vu l’amour sous toutes ses formes. La dernière baleine américaine.

Americans don’t care too much for beauty
They’ll shit in a river, dump battery acid in a stream
They’ll watch dead rats wash up on the beach
and complain if they can’t swim
They say things are done for the majority
Don’t believe half of what you see
and none of what you hear
It’s a lot like what my painter friend Donald said to me
“Stick a fork in their ass and turn them over, they’re done”

Tracklist
01. Romeo Had Juliette
02. Halloween Parade
03. Dirty Blvd
04. Endless Cycle
05. There Is No Time
06. Last Great American Whae
07. Beginning of A Great Adventure
08. Busload of Faith
09. Sick of You
10. Hold On
11. Good Evening Mr Waldheim
12. Xmas in February
13. Strawman
14. Dime Store Mystery
15. Romeo Had Juliette (live)
16. Halloween Parade (live)
17. Dirty Blvd (live)
18. Endless Cycle (live)
19. There Is No Time (live)
20. Last Great American Whale (live)
21. Beginning of A Great Adventure (live)
22. Busload of Faith (live)
23. Sick of You (live)
24. Hold On (live)
25. Good Evening Mr Waldheim (live)
26. Xmas in February (live)
27. Strawman (live)
28. Dime Store Mystery (live)
29. Romeo Had Juliette (single)
30. Dirty Blvd (work tape)
31. Dirty Blvd (rough mix)
32. Endless Cycle (work tape)
33. Last Great American Whalte (Work Tape)
34. Beginning of A Great Adventure (Rough Mix)
35. Busload of Faith (acoustic version)
36. Sick of You (work tape)
37. Sick of You (rough mix)
38. Hold On (Rough Mix)
39. Strawman (rough mix)
40. The Room
41. Sweet Jane (live)
42. Walk on The Wild Side (live)
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