Sébastien Tellier / Kiss The Beast
[Because Music]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Sébastien Tellier - Kiss The BeastC’est de l’ordre de l’impression, mais également de l’intime conviction : la reprise de Nightcall en mondovision par Angèle et Phoenix, à l’occasion des J.O., aura fait le plus grand bien à la “communauté french touch”. C’était un peu comme si elle avait fait sauter ce léger mais inutile vernis de préciosité snob qui, médiatiquement seulement, ceinturait ces membres d’une antipathie éprouvée par certains, pour laisser place au ludique pop, à l’éhontée générosité du tube. Et même si Sébastien Tellier n’est pas directement affiliée à ce cercle par sa musique, bien qu’ayant prêté sa voix à la version originale de Kavinsky et gravitant au sein de ce cercle restreint d’amis, ce dernier album semble en être directement affecté : de cette envie de lâcher les chiens, de ruer dans les brancards.

Envie à débordements

Et ceci se vérifie dès l’ouverture de Kiss The Beast. Le refrain sonne comme un cri de libération entonné la joie aux lèvres, rappelant le temps d’un couplet le sucré The Neverending Story de Limahl produit par Moroder, cette formule FM assez géniale qu’avaient certains tubes de la décennie 80. L’ami Nile Rodgers émarge à l’album, prêtant cordes fortes, et bien que Thrill of the Night soit oubliable, on retrouve ce même parfum gourmand du récent Danse Macabre de Duran Duran, groupe rentrant dans cette exacte case de cette bande FM qu’on désignait. L’album de Tellier aurait d’ailleurs très bien pu paraître pour Halloween, tant il joue sur la fantasmagorie, sans pour autant s’y abandonner — là où M83, par sa Fantasy, s’y était plus maladroitement essayé. Et même si Tellier s’est toujours situé à la frontière du chanteur hype et du “champs populaire” le temps d’une Ritournelle, cet album semble formellement embrasser ces deux envies en un juste équilibre, prouvant ainsi qu’elles peuvent ne pas être antithétiques.

C’est plus dans l’écrin intimiste de la langue française que les talents de voix et de plume se déploient. Parfaite transition aux saxos rococo renvoyant à Sexuality (2008), à la lisière d’un kitsch conscient et maîtrisé, Naïf de Cœur constitue peut-être la plus belle chanson “à paroles” de Tellier à ce jour, commençant par la mise en place d’un décor pour ensuite la briser par une rupture de ton : “Le jour se lève sur une nuit idéale / Tout est si beau, les gens s’aiment, c’est génial / […] Mais moi j’ai mal (x2) / […] C’est la tempête, et j’ai peur / Je pleure !” C’est désarmant de simplicité, cette divine simplicité d’écriture s’articulant à une aisance mélodique. C’est tout comme si Tellier déployait des notes allant de soi mais dont la richesse n’était plus d’usage, sautant d’une note à l’autre avec la dextérité d’un compositeur d’hier (de Roubaix, Gainsbourg, Polnareff, etc.). Ceci s’entend le temps d’un Chien avec un si simple et lumineux “¿Cómo estás, Don Sebastien?” tout autant que pendant la dégustation d’une “[…] glace parfum diamant, / Et on nage dans [cet] univers” teinté de petites trouvailles surréalistes. 

Le beau est la bête

L’album offre donc plusieurs visages. L’écriture n’est pas celle du plus riche des paroliers, on le sait, mais elle va à l’efficacité, la formule qui fait mouche, comme cette superbe (et si évidente !) métaphore de la dépression que figure le Mouton : “J’ai un mouton dans la tête / Qui fait n’importe quoi / […] Il s’entête avec moi.” C’est l’impuissance de communier, l’incomplétude ne réclamant qu’à se résorber, qui touchent. On appréciera aussi ces petites touches de libertés orthographique (Animale, clin d’œil probable à Rachilde… ou Manimal) et de conjugaison, comme cet étrange “Je sais pas où je va / […] J’vais là-bas“, percutant au bon coin de l’émotion. Ou, plus guilleret sur un Loup digne d’une comptine : “J’ai faim, j’ai mangé mes mots / Y a des fous dans mon château !” L’effet est aussi savoureux que de flotter sur un yaourt grec. Y a pas à dire, on se situe sur une sphère haut(r)e que chez Katerine et Chilly Gonzalez. L’ego est plus gros encore, mais attendrissant, car pleinement inscrit dans la musique. Alors que certains y verront de l’impudeur, on apprécie le partage sans ambage de la fierté de son couple, puis du bonheur familial qui vient, paisible et installé, comme le mignon et instrumental Un Dimanche en Famille, astucieusement contrebalancé par les Naïf de Cœur et Mouton qui, à deux seules, démontrent un mal terrible, depuis dépassé, renversé.

De mémoire, on n’a pas souvenir d’un Tellier transformiste à ce point, apparaissant en fleur aussi bien qu’en Barbe Bleue. C’est paradoxalement dans son album le plus pop que Tellier se montre à nu. Nu, certes, mais pas sans autotune. À notre bonheur, Tellier ne se départit pas de ses expérimentations électroniques, comme le virevoltant Refresh produit par SebastiAn, renvoyant au moins apprécié Domesticated (2020) ; ou la présence d’un Victor Le Masne lui rendant Justice, avec quelques réminiscences d’Éric Serra, il semblerait. Certaines pistes renverront à des albums précédents, variant ainsi atmosphères et plaisirs. L’album a ce petit truc décomplexé en plus lui conférant teneur et unicité propres, faisant l’effet d’une pochette surprise à laquelle on reviendra avec entrain et sourire renouvelés. 

Tracklist
Liens
01. Kiss the Beast
02. Naïf de Coeur
03. Refresh
04. Mouton
05. Thrill of the Night (& Slayyyter ft. Nile Rodgers)
06. Romantic
07. Parfum Diamant
08. Copycat
09. Animale
10. Amnesia (& Kid Cudi)
11. Loup
12. Un Dimanche en Famille
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