Kris Dane / Kris Dane
[Mongrel Bros Entertainment / PIAS]

9.2 Note de l'auteur
9.2

Kris Dane - Kris DaneChaque disque de Kris Dane témoigne de son pouvoir particulier : nous emmener dans une bulle hors du temps où l’on se trouve en tête à tête avec l’auteur, immergé dans son univers ou son état d’âme du moment. Plus le temps passe et plus ce pouvoir est développé, intense, maîtrisé, mais aussi déconnecté de l’époque, de son trouble, de ses courants artistiques, comme si Kris Dane était devenu une île à lui tout seul, ou un ranch plutôt, l’homme étant un fan de chevaux à l’ancienne, paumé au milieu d’un désert belge. Ses anciens camarades de Ghinzu se sont reformés pour une tournée et un nouvel album. Kris Dane est loin. Aussi loin qu’il l’était sur Rose of Jericho, UNSUI, Levitate, et proche de sa vérité.

Ce nouvel album sonne comme une entreprise de mise à nu, d’intimité, d’exploration de soi, d’où son titre. C’était plus ou moins l’ambition du précédent. Kris Dane poursuit cette quête en allégeant, en soustrayant et en creusant. Le musicien est notamment entouré par son propre frère qui vient amener sur ce disque des sonorités ambient qui en modifient profondément la texture. Car Kris Dane a peut-être pour principal intérêt musical de faire sortir le chanteur Belge de sa zone de confort pop-soul-folk vers un univers plus planant et constitué majoritairement de longues plages électro-acoustiques psychédéliques qui colorent différemment son americana. C’est cette rencontre étrange entre un mainstream doux à l’oreille et un étirement presque expérimental des motifs, une sorte de temps différé et d’allongement des mélodies et de la structure pop des chansons qui vient renforcer cette impression d’exploration “au fond des choses”.

Sur le contenu, Kris Dane est un chanteur qui procure du réconfort et du confort à l’auditeur : sa voix est chaleureuse, chaude, ronde, caressante, de velours. Elle nous baigne, nous enveloppe, ne nous maltraite jamais. Le premier titre Cherry est un assez bon résumé de ce qu’on trouvera après. La chanson démarre en mode piano-voix avec une intensité dans l’émotion qui donne le frisson. La guitare et la rythmique construisent, sur un fond d’ambient, une sorte de crescendo mi-jazz mi-folk qui à aucun moment ne débordera ou n’explosera. Dane nous maintient dans une sorte de frustration et de retenue, de refus d’exaltation qui vise à maintenir chez nous un état de simple vibration, d’ouverture à l’émotion. En refusant le lyrisme et l’épique, le Belge exalte la sensibilité. Le texte est à la fois précis et générique. On en retrouvera les principaux éléments tout au long du disque : la mise en avant du bonheur familial, de l’attention à l’autre et  de la recherche d’harmonie. Cela peut paraître bateau, voire conservateur, mais Dane le fait avec un tel soin et une telle visée universelle que comme dans la musique folk ou country, l’usage de référents génériques fonctionne sans mal.

La production de Jamie Evans (qui avait travaillé jadis avec Labradford, si on ne se trompe pas) est discrète et empreinte d’un souffle, d’une âme qui renforce cette sensation d’un disque fabriqué à l’ancienne ou selon une méthode artisanale. Dans les faits, le disque a été enregistré “à l’isolement” avec Evans, à proximité de la forêt de Sherwood. La famille de Dane n’était pas loin, renforçant la sensation d’un disque-doudou, fonctionnant comme on recevrait un câlin ou une caresse sur l’épaule. L’album compte huit titres. Parmi eux, Get It On, en plage 2, est peut-être le plus singulier avec une voix de femme en renfort après une longue introduction et une sorte d’éveil à la danse et au rythme. L’ambiance globale est trip-hop avec cette langueur et cette sensualité qui appartient au genre. C’est ce qu’on trouvera de plus proche ici d’une idée de la fête, le tout sur une plage qui dépasse les six minutes. La durée des titres témoigne non seulement de cette volonté de construire les plages en se donnant le temps de poser une note après l’autre, de ne pas précipiter les changements d’état, en hâtant une progression ou en jouant la rupture. All Things Beautiful, en contre-exemple, ne dure que quatre minutes et passe presque pour un titre pastoral et plus folk que folk. On est saisi à l’entame par un motif de guitare gracile qui fait penser à Nick Drake avant qu’on ne bascule dans une tradition country folk plus américaine. La voix est fine, sensible, presque fragile ici, avec de faux airs du maniérisme d’un Sufjan Stevens. All Things Beautiful se félicite de tout ce qui est bon dans la vie, de l’amour, de la famille, de la présence de l’être aimée, avec une simplicité et une frontalité qu’il faut oser porter. Le tout est fait avec cette idée de nous attirer au ralenti dans un état de sidération et de contemplation qui fait penser à une technique de méditation.

L’effet est multiplié sur un cœur d’album où les chansons s’étirent au delà des 6 ou 7 minutes (plus de huit sur l’excellent Beyond The Wall). Ce dernier morceau avec son harmonica fait penser à du Springsteen, tandis que Joy convoque plutôt des images jazzy. Les chansons paraissent trouver leur justesse et leur mouvement en autonomie, comme si personne ne les y forçait. La rythmique n’est jamais utilisée pour conduire ou tracer la voie mais vient plutôt apporter de délicates ponctuations à des constructions souples et qui avancent pas à pas. On a le sentiment que les mélodies se dispersent, que les refrains s’effacent et que tout se résume à une oscillation, au dessin d’une courbe fluide qui fait penser moins à l’écriture musicale qu’à des travaux de calligraphie sur du sable ou une prairie sous le vent. On adore la paix qui se dégage du morceau Carob Tree. L’arbre est au centre du portrait/tableau, unique élément solide au coeur d’une nature (humaine) en mouvement. On pense à la première séquence impressionnante de l’Arbre-Monde de Richard Powers ou aux plans glissants de Terrence Malick dans The Tree of Life. On croit saisir parfois dans la production le recours à des bruts naturels, des chants, des souffles, des sons captés en extérieur, sans en être certain. Hourglass, le dernier morceau, vient comme couronner cette œuvre savante et instinctive à la fois, personnelle mais également universelle, à travers un chant amoureux à prendre au premier degré pour ce qu’il est : une invitation au bonheur, à la transparence et à l’abandon de soi.

La vision de Kris Dane est de plus en plus claire et facile à lire avec le temps. Elle se reçoit avec la même facilité, comme un message émis à cœur ouvert, et qu’on accueille tout aussi naïvement. Dans le champ pop, on sait que cette pureté d’émotion est parfois ce qu’il y a de plus dur à obtenir. Parce que l’âge adulte est pollué par des milliers de pensées parasites, d’émotions “impures” et imparfaites. On peut trouver cela gnangnan, trop gentillet et carrément démodé mais aussi saluer l’entreprise de vérité et célébrer le bonheur qu’elle nous procure sans arrière-pensée, juste avec l’idée de se tenir près et prêt pour tout ça. C’est le cas.

Tracklist :
01. Cherry
02. Get It On
03. All Things Beautiful
04. Beyond The Wall
05. Half Moon
06. Joy
07. Carob Tree
08. Hourglass

Liens :
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Tricky : de Beijing à Berlin, pour le meilleur et pour le pire…
On ne sait plus trop quoi penser de Tricky : génie contrarié...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires