Les Instantanés d’Imara #9 – The Detroit Cobras

The Detroit Cobras par ImaraLes années 2000, dans l’ensemble, c’était nul. Certes un peu moins nul que maintenant, mais tout de même. Cela dit, il y a eu quelques exceptions pour enrichir cette décennie fade et vulgaire: Richard Hawley, quelques albums de retour de vétérans (Nathaniel Mayer, Sky Saxon, Mary Weiss – ce genre-là), la série Monk, Reigning Sound, quelques dessins animés, la série Malcolm, les Dirtbombs, et le groupe dont je vais parler aujourd’hui: The Detroit Cobras.

Avec un tel nom et des pochettes d’albums ornées de femmes dénudées (bon, seulement deux disques ont ce genre de visuels, n’exagérons rien), on pourrait s’attendre à une bande de motards bourrins carburant à la bière. Mais heureusement, il n’en est rien. Les Detroit Cobras se forment à Detroit (sans blague) au milieu des années 90 et sont menés par deux femmes de caractère, la chanteuse Rachel Nagy et la guitariste Maribel RestrepoEn quatre albums et un EP, les deux musiciennes et leur section rythmique changeante avaient entrepris une démarche assez similaire à celle de Tav Falco : exhumer des titres obscurs de rockabilly et de rhythm n’blues pour leur redonner une seconde jeunesse. Mais loin du blues cubiste de ce dernier, les Cobras font les choses plus simplement en donnant du punch à des compositions des années 50/60. De plus, ils ratissent un peu plus large en puisant également dans les girl groups 60s et la Northern Soul.

C’est en 1994 que Steve Shaw, guitariste et photographe (on lui doit les photos des pochettes de disques des Gories) et le bassiste Jeff Maier (qui a ensuite joué sur Silky d’Andre Williams et

I want to be held de Nathaniel Mayeroui je l’ai déjà mentionné mais il le vaut bien ) – recrutent le batteur Damian Lang, la guitariste Maribel Restrepo et la chanteuse Rachel Nagy pour former un groupe.

Leur premier album Mink,Rat or Rabbit (1998) est déjà un coup de maître et donne le ton: des reprises survoltées de morceaux oubliés des années 50 et 60 reprises avec beaucoup de talent. Le charisme et la voix de Rachel Nagy l’imposent comme une figure féminine marquante du rock, tandis que Maribel Restrepo, avec son panache, ses riffs et sa chevelure hirsute aurait pu être la petite sœur de Johnny Thunders. De Cha-Cha Twist à la reprise endiablée du classique mod I’ll keep on holdin’ on, en passant par l’excellente réappropriation tendue du Midnite Blues du chanteur country Charlie Rich jusqu’à la relecture punk de Breakaway d’Irma Thomas, ce disque est donc une demi-heure de pur rock n’roll sans temps mort. Aucun de leurs disques n’atteint quarante minutes, comme tout album de vrai rock: pressé, urgent et allant droit au but. Seule Bad Girl détonne légèrement parmi cette sélection orientée fifties, puisqu’il s’agit d’un titre des Oblivians, groupe contemporain de nos Cobras, issu de la scène de Memphis.

Les Detroit Cobras remettent le couvert avec leur second opus, Life, love and leaving en 2001 qui surpasse son prédecesseur. Ils dynamitent les girl groups sixties avec He Did It, une superbe reprise des Ronettes (un titre de Jackie DeShannon, qui signera plus tard le tube planétaire Bette Davis Eyes), nous offrent une version musclée du Stupidity de Solomon Burke valant aussi bien l’originale que la version de Dr.Feelgood sur le live du même nom. You can’t miss nothing constitue le mariage parfait entre la soul et le garage rock, bien mieux réussi que le mariage entre Ike et Tina Turner, leurs interprètes d’origine. Et même quand le tempo s’adoucit, ça reste tout aussi formidable comme on peut l’entendre sur Won’t you dance with me et Let’s forget about the past. La parenthèse sentimentale se ferme sur une version du feu de Dieu de Shout Bama Lama d’Otis Redding.

Un EP du même calibre, Seven Easy Pieces, avec une section rythmique différente (et la participation de Greg Cartwright) paraît en 2003, avant l’album Baby l’année suivante. J’évoquais dernièrement les Gories en disant qu’il n’y a rien à jeter dans leur discographie, mais on peut en dire autant des Detroit Cobras. Le meilleur groupe de reprises du monde fait ça avec tant de talent et de classe que toutes les chansons ont l’air de compositions originales: en témoigne l’électrisant Slipping Around qui ouvre ce troisième opus, ainsi que Mean Man et Just can’t please you.

Everybody’s going wild est une relecture très réussie dans leur style de ce qui est sans doute le seul morceau soul avec des yodel. En somme, rien de vraiment nouveau sous le soleil, mais comme avec les quatre premiers Ramones on ne boude jamais son plaisir malgré la répétition de la même formule magique.

Tied & True (2007), leur quatrième et dernier album met davantage l’accent sur les ballades, sans renier leur énergie rock’n’roll. Les Cobras de Detroit nous servent entres autres une reprise pleine de poigne et d’émotion de Puppet on a String bien au dessus de l’originale de Gino Washignton, une version très entraînante de
I wanna know what’s going on d’Art Neville, une reprise du morceau culte de Northern Soul Nothing but a heartache (The Flirtations) et The Hurt’s all gone sur laquelle la voix de Rachel fait toujours aussi forte impression.

Par la suite les Detroit Cobras se font plus discrets: une compilation de leurs premiers singles sort en 2008 puis une poignée de titres inédits la décennie suivante. Mais ils ne délaissent pas pour autant la scène, continuant à déverser leur mélange explosif de rock n’roll brut et de rhythm n blues sur les planches d’Europe et d’Amérique.

La disparition prématurée de Rachel Nagy en 2022, à seulement quarante-huit ans scelle leur destin pour de bon et quelques concerts en son honneur sont organisés à sa mémoire par les autres membres.

Les Detroit Cobras firent office de pont entre le ryhthm n’blues et le garage, entre le passé et le présent d’une musique dont on considérait déjà que le meilleur était derrière. Ils ont illuminé les années 2000, décennie ayant achevé le rock, un genre passé entretemps à la moulinette de la consommation de masse, des magazines de mode et de la publicité, devenant acceptable et même tendance pour les gens normaux (aargh !)

Leurs albums tous aussi bons les uns que les autres, soulèvent un point révélateur de l’état actuel du rock: quand le meilleur album des années 2000 est un disque de reprises, aussi génial soit-il, (et c’est aussi valable pour Ultraglide in Black des Dirtbombs) on a de quoi douter sur la qualité et la pertinence des groupes d’aujourd’hui…

Lire aussi :
Les Instantanés d’Imara #17
Les Instantanés d’Imara #16
Les Instantanés d’Imara #14
Les Instantanés d’Imara #13
Les Instantanés d’Imara #12
Les Instantanés d’Imara #11
Les Instantanés d’Imara #10
Les Instantanés d’Imara #8
Les Instantanés d’Imara #7
Les Instantanés d’Imara #6
Les Instantanés d’Imara #5
Les Instantanés d’Imara #4
Les Instantanés d’Imara #3
Les Instantanés d’Imara – Brand New Cadillac
Les Instantanés d’Imara #2

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Mots-clés de l'article
Écrit par
Plus d'articles de Imara
Les Instantanés d’Imara #19 – F. J. Ossang
En cette semaine du 14 juillet, bien que je ne sois pas...
Lire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *