Malcolm Middleton / Summer of ’13
[Nude Records / Modulor Music]

7.5 La note de l'auteur
7.5

Malcolm Middleton / Summer of '13Les Écossais savent sauter, danser et mettre le feu au dance-floor. Ils le font d’une manière un peu décalée, pataude, rurale et aussi sauvage. Aussi ne faut-il pas s’étonner à l’écoute du nouvel album de Malcolm Middleton de retrouver la musique l’ancien Arab Strap neurasthénique secouée de rythmes insensés, d’éclairs synthétiques et de mélodies accrocheuses. Oui, Middleton danse et ce n’est pas nouveau : son projet 80’s, Human Don’t Be Angry, qu’il prolonge en partie ici, ne manquait pas de rythme et aimait jouer de la synth pop vintage qu’on pratiquait il y a une trentaine d’années pour s’amuser dans les boums adolescentes. Ceux qui connaissent Arab Strap savent que la fête, la biture et la danse ont souvent été au cœur du projet de Moffat et Middleton. Arab Strap était principalement un groupe d’après l’orgie, un groupe de gueule de bois et de lendemains de fête. Mais ce n’est pas pour autant que le duo dédaignait un pas de danse ou un bon morceau à la boîte à rythme. On en trouve des traces évidentes sur chacun des albums du groupe.

De là à se retrouver avec Information In The Voice, il y a tout de même un pas. Vocoder, un chœur synthétique qui reprend « Everybody at the party ». Malcolm Middleton qui chante par-dessus un tapis de synthés environnés de notes ethniques. Cela fait tout de même un drôle d’effet, même s’il est indispensable de se plonger dans ce morceau aberrant pour comprendre ce dont il est question ici. Malcolm Middleton a 42 ans et il vient d’avoir un gamin. Il vit au bout du monde, sur un petit bout d’île ou de côte, d’où il ne redescend que pour vendre sa musique. Son album lui-même revient d’assez loin : les ventes sont en berne et, comme il l’avait fait avec Human Don’t Be Angry, Middleton sollicite les plateformes de financement participatif pour boucler son disque comme il l’entend. La production du disque passe par Pledge avant que le produit fini ne se retrouve chez Nude Records. Tout est bien qui finit bien. Sauf que Malcolm est assailli depuis Waxing Gibbous (2009) par des doutes quant à la manière de continuer à faire de la musique. A quoi bon continuer dans ces conditions ? Pour dire quoi ? Avec Music and Words (2014), il essaie de faire autre chose en écrivant les chansons d’après les dessins d’un ami illustrateur de pochettes. Human Don’t Be Angry lui permet d’explorer des territoires inédits et d’engager un mouvement régressif vers la musique qu’il écoutait à ses débuts. Moffat écoutait ACDC, tout le monde le sait et des trucs traditionnels écossais. Middleton vient de la pop, de la techno-pop. Il écoutait The Cure et Depeche Mode. Il écoutait The Human League et des tas de trucs qu’on écoutait à l’époque. Il sait que sa vérité musicale, pas celle du bon goût mais de l’émotion retrouvée, est quelque part de ce côté-là. Mais comment y accéder lorsqu’on a vieilli ? Comment y revenir quand tout ou presque a changé ?

La réponse à ces questions est la clé de la musique de Middleton. Il ne s’agit pas à proprement parler de nostalgie mais d’une sorte de lecture rétrofuturiste de son propre passé musical. Malcolm Middleton compose les chansons qu’il aurait pu écouter il y a quelques années pour se retrouver en train de les aimer. Il essaie de ressusciter le jeune gars qu’il a été et de retrouver ces états d’excitation qui lui ont donné la force de monter un groupe et de grimper au firmament de l’indie pop. Alors il écrit Steps. Une merveille. Un machin qui ressemble à du Bowie qui joue à Brian Ferry qui joue à Pat Benatar avec un accent écossais à couper au couteau. Middleton n’a plus le temps de se morfondre. Il faut passer aux choses sérieuses : amener la bonne musique dans les campagnes. Initier toute une génération. C’est grandiose, audacieux, rétro et dansant jusqu’à l’indécence. Sur You& I, Middleton est un foutu Pet Shop Boys, hétéro et romantique. Il danse dans un garage et emballe la plus jolie rousse du goûter d’anniversaire. Il a 16 ans. C’est un garçon cultivé de Glasgow mais il est aussi là pour tirer son coup. Il est amoureux comme un cinglé. Cette fille et lui ne se quitteront jamais. Le son de la boîte à rythme lui bat les tempes comme une bonne vieille batterie, et résonne sur les murs. Ils seront ensemble jusqu’à la fin des temps. La fille secoue sa longue chevelure sur un morceau pourri. L’histoire de la musique se résume à ça : tomber amoureux d’une fille de seize ans dans un putain de garage.
Alors oui, Information in the voice est vraiment un machin bizarre. Middleton parle du pouvoir de la voix qui transporte les émotions et trahit la personnalité de celui qui parle. Tandis qu’il raconte ça, il développe de la main gauche un bidule électro et RnB vocodé invraisemblable. Il faut se souvenir qu’on entendait ça aussi. Madonna faisait des trucs dans ce genre, et Kylie. Et des tas d’autres. Les jeans tombaient bas sur des franges effilochées. Des mecs se teignaient la mèche en blond. On s’appuyait sur des murets pour attendre des copains et on faisait semblant de fumer des cigarettes menaçantes. Quand on avait fini, on rentrait chez soi regarder Top Gun où on pouvait entendre des scies romantiques comme Brackets. On « dansait sur un rêve » comme il le chante. « We are in danger/ There is A Stranger In My House/ I dont know who he is ». A 42 ans, on est tous devenus l’étranger dans sa propre baraque. Le bébé est chez lui. C’est nous l’extraterrestre. Etranger à sa propre famille. Etranger à ses propres rêves. Etranger au mode de vie dans lequel on a échu. Summer of ’13 a beau être dansant et électro, il a beau être pop et enlevé par rapport aux autres compositions de Middleton : c’est toujours le même album, la même inquiétude et la même surprise de se retrouver dans CETTE VIE LA plutôt que dans les milliers d’autres qu’on aurait pu avoir à la place.

On peut écouter John Lennon pour tenter d’y voir plus clair (Like John Lennon Said) ou prendre de l’héro avec John Belushi (un morceau approchant des Television Personalities), on ne pourra rien y faire. Le truc qui compte c’est de faire ce qui était prévu jusqu’à la fin. Ecrire, chanter, danser, faire des chansons avant que tout soit terminé. Middleton comprend ça au milieu de l’album et la fin est somptueuse. Little Hurricane est une chanson magnifique avec des guitares tornades. Ça vient. Ça repart. Summer of ’13 est un album formidable, un album qui suspend le vieillissement. Music Ticks est un miracle, un bonheur et un miracle à la fois. Une chanson superbe, enlevée et qui procure une énergie incroyable. La vie est un joyeux bordel. Tout se mélange. Cela ne ressemble à rien. On devient fou. C’est exactement ce qu’illustre la chanson éponyme. Middleton triture les bandes et déconstruit le format pop. On entend à l’intérieur de sa tête, des envies de douceur ET des envies de saccage. A 42 ans, c’est exactement ce qu’on est : un désastre apprivoisé, une rage contenue et qui bout à l’intérieur, un déluge mort-né qui passe son temps à se tenir en place. Le morceau ne veut rien dire mais il résume tout. La bande est ralentie, accélérée. On frise la folie. On frise le génie. Il fallait oser celle-là et aussi la suivante, le grand Big Black Hole. On ne va pas commenter celle-ci, ni la suivante. Il faut y aller tout seul. Middleton écrit sa BO pour le Roi Lion. Il est prêt pour le panthéisme, pour que sa semence divine fusionne avec l’univers-monde. L’Ecosse est le cosmos. Est-ce qu’on peut écrire des chansons et être bon avec sa mère ? Est-ce qu’on peut être un enfant terrible et un papa gâteau ? Est-ce qu’on peut boire comme un trou et faire la leçon ? Où sont nos amis ? Est-ce qu’on peut tout leur dire. On peut surtout aller se faire foutre.

On peut se moquer de Summer of ’13 et ne rien y piger. Mais on peut aussi avoir 42 ans et considérer que c’est l’album de l’année.

Tracklist
01. Steps
02. You & I
03. Information in the voice
04. Brackets
05. Like John Lennon Said
06. Little Hurricane
07. Music Ticks
08. Summer of ’13
09. Big Black Hole
10. Lullaby
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