Motifs / Remember A Stranger
[Too Good To Be True / Fastcut Records / Shelflife]

9.2 Note de l'Auteur
9.2

Motifs - Remember A StrangerMais que se passe-t-il donc à Singapour ? Un an à peine après la sortie surprise du premier mini album de Fers, un quartet que personne n’attendait à ce niveau et sans doute pas en provenance de l’un des pays les plus petits mais aussi parmi les plus riches du monde, voici que le label brestois Too Good To Be True remet ça, mais cette fois en s’associant avec les deux pointures que sont le nippon Fastcut Records et l’américain Shelflife, tous trois tombés simultanément sous le charme de Motifs. Alors, évidemment, on ne va pas se mettre à parler de la nouvelle grande scène asiatique à suivre, d’autant que les deux groupes sont de toute évidence très proches car, s’ils ne partagent pas de membres dans la grande tradition indé, leurs chanteuses respectives ont été invitées à enjoliver de leurs douces voix de sirènes de Malacca le disque de l’autre. Hasard donc ? Probablement même si l’on sait que dans une scène pop rock de plus en plus mondialisée, les grands noms du genre sont amenés un jour ou l’autre à faire étape tout au bout de la péninsule malaise, sur une île-état fortement occidentalisée où une jeunesse aisée et parfaitement anglophone développe les mêmes aspirations que de ce côté-ci de la planète.

Remember A Stranger a beau être né dans la moiteur tropicale, il n’en a pas moins la fraicheur d’une dreampop un peu noisy qui proviendrait d’une petite ville à l’humidité toute britannique, qu’elle se nomme, au hasard, Reading ou Oxford. Ce qui frappe d’entrée, mais comme chez Fers finalement, c’est l’incroyable ampleur du son, cette production chiadée qui envoie le quintet dès son tout premier essai plus près des canons d’un Slowdive de 2017 que d’un Beach Song jouissif mais crasseux sorti en flexi aux débuts des années 1990, plus près d’un This Is Not A Safe Place adulte et mature que d’un Drive Blind saturé et dissonant. Si la découverte est confortable pour des oreilles usées par des milliers et des milliers d’heures d’écoutes sous toutes leurs formes possibles, il faut aussi pour apprécier l’album se détacher de quelques détails qui l’éloignent définitivement dans sa création de l’esprit DIY mais le ramènent à la réalité de cette pop moderne et mondialisée. Celle qui s’apprend désormais dans les écoles de musiques actuelles voire dans des cours particuliers où effets de manches, audacieux breaks à la basse ou roulements de batterie sans fin n’ont absolument rien de tabous quand ici, l’héritage punk de toute cette sous-culture les voit encore d’un œil pour le moins méfiant. De la même façon qu’un jeune groupe qui n’a jamais rien sorti trouve les moyens de se payer pour son premier enregistrement les services d’un studio professionnel par lequel passent toutes les stars des charts locaux là où par ici, l’art de la débrouille entre potes est encore pour bien des aspirants au premier album une réalité dont on se contente aisément.

Alors Motifs, enfants gâtés ? Peu importe en réalité car seule la vérité du résultat final compte et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle s’avère plutôt bluffante. C’est bien beau de pouvoir se payer des cours, de beaux instruments et un studio de requins, mais encore faut-il en faire quelque chose de probant. C’est toute la différence entre les musiciens laborieux qui se contenteront toute leur vie de reprendre les tubes des autres et ceux touchés par une certaine grâce, la muse de l’inspiration dreampop que l’on verrait bien s’appeler Alison et qui n’aurait pas manqué de se pencher sur les berceaux d’Elspeth Ong et de ses acolytes. Alors bien entendu, n’attendez aucune révolution de la part de Motifs ; ces jeunes gens bien sous tous rapport, originaires de l’un des pays les plus propres, policés et big-brotherisés de la planète ne sont pas là pour faire vaciller les certitudes et se contentent de reproduire des schémas déjà bien connus mais que l’on retrouve chaque fois avec le même plaisir. C’est, et cela restera toujours la même histoire : on peut se contenter d’écouter Slowdive toute sa vie ou se délecter (aussi) de ce que toutes les jeunes pousses influencées ont à leur tour à proposer.

A ce titre, Remember A Stranger est hautement convaincant. Il coche méthodiquement l’ensemble des cases pour prétendre devenir l’un des micro-classique du genre, incontestable prétendant au Souvlaki Award 2023. Rien ne manque, ni les voix éthérées, ni la rythmique généralement ronde mais capable de se lancer dans des chevauchées épiques, ni les nappes de synthés aériens, ni celles de guitares toute en reverb’, cotoneuses quand d’autres lâchent leurs arpèges cristallins. Tour à tour enlevée ou plus douce et rêveuse, la musique de Motifs répond non seulement aux canons du genre en bénéficiant d’un savoir-faire évident mais elle se montre aussi particulièrement touchante dans son écriture et son interprétation. Ces premiers de la classe ne sont pas que de parfaits copistes mais développent tout au long de ces 9 titres impeccables une véritable sensibilité post-adolescente gorgée de cette mélancolie intemporelle qui nourrit ces chansons sur les souvenirs (pas si lointains) de l’enfance, les amours contrariés, les incertitudes ou indécisions de la vie et les envies d’horizons, de départ de ce qui ressemble à une drôle de prison dorée.

Impossible alors pour n’importe quel fan du genre et espérons-le au-delà de ne pas se laisser embarquer dans ces 37 minutes absolument délicieuses où rien, vraiment rien n’est à jeter. Même ce fameux break de basse sur Hourglass : normalement synonyme de carton rouge direct, il devient en fait le gimmick attendu à chaque écoute tant il instaure en réalité un petit temps de respiration dans cette chevauchée haletante qu’il contribue à refaire partir de plus belle pour une dernière minute épique de toute beauté. Sur Summersad, l’un des grands moments d’un disque qui en compte très exactement 9, on mesure toute l’évolution du groupe et le travail de production en se rappelant que sa version démo en 2019, unique trace du groupe précédent Remember A Stranger, dégageait déjà dans une forme un peu plus brute, par bien des aspects plus conforme à certains de nos canons indés, un sentiment de plénitude que le soin particulier apporté à l’enregistrement ne détériore finalement pas du tout, témoin s’il en fallait d’une qualité d’écriture à toute épreuve.

Alors on quitte Remember A Stranger le cœur léger et l’esprit emporté dans un ailleurs à la fois si lointain et si familier. Motifs n’aura pas eu besoin ni de EP prometteurs, ni de tournées galères, ni de débrouille auto-produite pour livrer un premier essai immédiatement transformé, résolument attachant, pour longtemps. Il rompt, sans doute pour des raisons culturelles, avec notre habituelle façon de faire tout en tâtonnements et hésitations qui bien souvent laissent le temps s’écouler. Si l’essentiel est bien d’écrire de belles et bonnes chansons, en s’en donnant les moyens, on peut aussi faire (assez) vite et (très) bien pour emporter l’auditeur dans un univers à la fois magnifique et confortable, rassurant comme un nid douillet. Tant pis alors si la déco est quelque peu stéréotypée : l’essentiel est de d’y sentir bien ; incroyablement bien.

Tracklist
01.Dawn
02. Fluorescent
03. Valentine
04. Hourglass
05. Dusk
06. Summersad
07. Lovelost
08. Remember A Stranger
09. Spitzer
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