C’est une curieuse collision temporelle : alors que l’on pensait nos univers de prédilection un tant soit peu sclérosés, difficilement capables d’évoluer et de se renouveler, sortent coup sur coup une poignée de disques qui tendent à prouver le contraire : Endless Dive troquant son post-rock carré et bruyant pour des structures plus intimes, boisées et ouvragées ou bdrmm électronisant à l’envi son shoegaze pour se construire une voie médiane des plus passionnantes. C’est à présent au tour des lillois de Tapeworms de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière même si ça n’a rien d’une surprise. Funtastic, leur premier album en 2020 dressait déjà de sacrés ponts entre la noisy pop plutôt classique et référencée de deux excellents premiers EP et une suite qui restait à inventer et qui se présente à présent sous la forme de Grand Voyage qui est en réalité bien plus qu’un simple album. Lorsque le 4 septembre 2024 le groupe donnait son dernier concert, c’est qu’en réalité Margot Magnière et Théo Poyer, soit les deux tiers de Tapeworms se préparaient à s’envoler pour leur grand voyage à eux, séjour initiatique de jeunesse d’une année au Japon, faisant de cette aventure le fil conducteur d’un album sous forme de carte postale même si son écriture et son enregistrement avaient commencé bien avant, lors d’un certain confinement.
Des premiers soubresauts (le single IRL dont vous parlions il y a déjà deux ans) à sa sortie, Grand Voyage se présente comme un élément à part entière du projet de vie, son achèvement, ses derniers singles, sa sortie s’étant organisée depuis le Japon où le groupe en profite pour tracer un sillon opportun tant sa musique semble dorénavant coller à merveille à cet esprit qui fascine tant les (jeunes) occidentaux. Outre l’ensemble de l’iconographie aéroportuaire pensée avec beaucoup de goût et pertinence autour du disque, on y retrouve la plupart des codes d’un univers qui, on ne va pas mentir, nous est souvent plus familier en tant que parents d’ados plus que par goût véritable : de la couleur, de la positivité, de l’ouverture d’esprit, du dynamisme et surtout un grand bain de sonorités synthétiques plutôt inventives et excitantes dans lequel l’électricité des débuts se trouve reléguée au second plan. D’ailleurs, uniquement crédité au mixage de l’album, on peine à croire que l’influence de Pierre Loustaunau n’ait pas été plus importante tant ce Grand Voyage porte en lui des gènes particulièrement proches de ses derniers enregistrements sous le nom de Petit Fantôme et notamment le formidable Stave II sorti de façon trop confidentielle il y a deux ans.
Grand Voyage semble explorer des territoires sonores qui ne sont pas encore complétement cartographiés. Pop, il l’est assurément, traversé de mélodies lumineuses portées par la voix diaphane de Margot Magnière qui colle à merveille à cet univers où se confondent les images aux contours enfantins avec les rêves de jeunes adultes en construction. Noisy, il l’est aussi, à sa manière donc : moins électrique, fuzz et distordu, c’est vrai, mais conservant ce besoin de nous emballer dans un cocon dense, nous submergeant de vagues de sonorités agréables, nous assommant d’une puissante rythmique électronique gérée de mains de maitre par le petit frère Théo Poyer resté au pays. Un disque résolument moderne donc, tant on est happés par cette multitude de sons sortis de nulle part et qui viennent s’imbriquer à la perfection comme autant de pixels géants et colorés sur les écrans de l’incroyable carrefour de Shibuya. Tout au long du processus de création, Tapeworms s’est attaché à explorer de nouvelles façons de composer, d’utiliser leurs instruments et notamment, il n’y a jamais de hasard, des samplers basiques, synthés Yamaha, claviers Casio et autre, autant d’équipements estampillés « made in Japan » qui alimentent autant que les mangas, le mode de vie, les paysages urbains ou ruraux, la fascination pour le pays du soleil levant.
Même si l’on connait déjà un bon tiers de l’album avec la grosse poignée de singles découverts depuis 2023 bien que Superstar sorti il y a un peu plus d’un an n’y ait finalement pas trouvé sa place, l’amalgame entre morceaux connus et inédits que l’on découvre ici se fait parfaitement. Si on pouvait trouver aux premières écoutes ces titres un peu moins catchy, c’est parce qu’ils ont justement pour la plupart une fonction d’équilibristes, chargés de compenser par des atmosphères plus contrastées, voire apaisées la fougue des morceaux les plus emballants, choisis pour la plupart pour annoncer l’album. De l’ouverture du disque avec le très ambiant Opening bourré de soundscapes aéroportuaires à la clôture Count Down (Star) en guise de véritable générique à la fois apaisant et mélancolique, excès de buée sur le hublot, Grand Voyage n’est pas autre chose qu’une épopée à échelle humaine dans un environnement à la fois démesuré (les mégalopoles) mais aussi profondément humain et spirituel lorsque l’on s’éloigne non sans peine des grandes villes.
On apprécie d’autant plus ces variations qu’elles montrent aussi une autre palette d’écriture du groupe, plus mesurée et qu’elles laissent sans doute mieux entrevoir la multitude de détails qui les jalonnent, trouvailles sonores qui habillent les morceaux de couches et d’accessoires chinés dans un quotidien tokyoïte exaltant. On pense au très cool Junk Rumble et ses faux airs chaloupés de Rocketship ou le manifeste Love And Pop qui n’hésite pas à emprunter des chemins détournés et tortueux, allant jusqu’à sortir une non pas inédite mais très rare guitare acoustique toute pastorale. Mais au bout du voyage, quand bien même on en a apprécié chaque seconde, c’est souvent du monument marquant que l’on se souvient le plus, prenant ici avec le grandiose Pitch Pop, pourtant déjà connu, la forme de la plus belle figurine du magasin dont la force est décuplée par la mise en valeur de ses congénères. Il est le morceau qui synthétise sans doute le mieux les intentions de Tapeworms tout en se proposant d’enflammer véritablement le tarmac avec sa grosse basse disco et ses gimmicks de synthés qui n’en finissent plus de tournoyer, atteignant en milieu de disque cette altitude de croisière où se croisent les longs courriers qui portent en eux les rêves de voyage.
Une certitude : on ne revient pas indemne d’un tel Grand Voyage. Margot Magnière et Théo Poyer auront vécu des aventures extraordinaires, des rencontres marquantes mais aussi le genre d’épreuves à travers lesquelles on grandit, espace spatial, temporel et mental entre ce qu’ils ont été et ce qu’ils vont devenir. Pour nous, restés ici à vivre d’autres aventures, plus ou moins marquantes, peu importe en réalité, Grand Voyage est une invitation à croire en la réalisation de ses rêves et projets, bande-son en forme de piqure de rappel de ne pas se laisser emporter par l’inertie du quotidien et tant qu’à faire œuvre transgénérationnelle qui réunira parents shoegaze et ados kawaï. Alors bienvenus à bord, le commandant et tout son équipage vous remercient d’avoir choisi Tapeworms Airlines et vous souhaitent un agréable Grand Voyage. En première classe.
02. Window Seat
03. IRL
04. Safe And Sound
05. Pitch Pop
06. Missed Connection
07. Junk Jumble
08. Playground
09. That Place In Time
10. Puzzle
11. Love And Pop
12. Count Down (Star)
Lire aussi :

