Surfer Blood / Carefree Theatre
[Kanine Records]

7.8 Note de l'auteur
7.8

Surfer Blood - Carefree TheatreDix ans après leurs brillants débuts (Astro Coast reste l’un des grands albums écoutables des années 2010), les Américains de Surfer Blood sont toujours en activité. C’est en soi un aboutissement compte tenu de tout ce qui a pu leur arriver. Leur guitariste et fondateur Thomas Fekete est mort du cancer en 2016, tandis que quelques années auparavant leur leader et chanteur John Paul Pitts tombait pour avoir molesté/battu sa petite fille amie de l’époque lors d’une dispute. Loin désormais, ce « contentieux » laisse un arrière-goût désagréable, le chanteur ayant obtenu après négociation que la victime renonce à toute poursuite, ce qui lui a permis ensuite, avec la complicité de Pitchfork, de soutenir qu’il n’avait pas fait grand-chose. Quoi qu’il en soit, les Surfer Blood ont continué à faire de la musique et s’ils ont dû revoir leurs ambitions à la baisse (Warner n’ayant pas prolongé leur bail après Pythons, leur excellent deuxième album), n’en finissent pas d’aligner les disques réussis.

Snowdonia, le dernier en date, si on ne compte pas un excellent disque de reprises l’année d’après, a failli attraper chez nous le titre d’album de l’année en 2016. Et Carefree Theatre, leur cinquième LP original, est vraiment très agréable à écouter. Le terme « agréable » est en dessous de la vérité en ce qui concerne Carefree Theatre : on se tient ici au cœur d’un rock de Floride, solaire, galvanisant et électrique. Le titre renvoie à un théâtre désormais fermé au cœur de West Palm Beach. L’album peut s’entendre comme le témoignage et l’acte de défense d’une culture qui disparaît et que le consumérisme anéantit année après année. C’est, comme Snowdonia, un album qui rend plutôt joyeux et qui s’inspire et se nourrit de sentiments positifs. Ce n’est pas si fréquent après tout et il faut reconnaître que par les temps qui courent, écouter Surfer Blood fait un bien fou. Comme tous les grands groupes, les Américains font des chansons assez géniales avec des prénoms de femme. Ici, après l’ouverture élégante et marine de Dessert Island, c’est Karen qui prend le relais et s’impose comme un mini tube amoureux. Surfer Blood joue vite et bien. John Paul Pitts est un parolier soigneux et attentif aux détails. Le sens mélodique du groupe est évident et omniprésent, sur ce titre comme sur les autres. Les refrains sont bien troussés, le tout bien enlevé et soutenu par une production qui rajoute de l’intérêt aux pièces. Que demander de plus ? Rien justement.

On peut reprocher à Surfer Blood de ne pas donner beaucoup plus que ce qu’il peut donner mais c’est déjà beaucoup plus que de nombreux groupes. Ce n’est pas pour rien qu’à la belle époque, le groupe avait fait la première partie des Pixies. Les chansons sont brèves, ramassées et ne s’embarrassent pas de notes inutiles. Carefree Theatre est joué au millimètre : bonne voie, petit pont intermédiaire, couplet/refrain. C’est direct et formidablement bien fichu. On retrouve cette signature qualitative sur la plupart des titres de ce nouveau disque. La forme est un peu plus nerveuse et électrique sur le beau Parkland (Into The Silence), plus atmosphérique et rétro sur l’anodin In The Tempest’s Eye ou encore vive et étincelante sur l’excellent Unconditional, mais il y a, à chaque fois, quelque chose de galvanisant et de réconfortant à retirer de l’écoute de ces chansons. Sur dix titres, ces histoires d’amour un peu simplettes, ces scènes de vie et l’accompagnement qui va avec ont parfois l’air de chansons génériques et qu’on distingue assez peu les unes des autres. C’est un signe sans doute que Carefree Theatre est un poil moins réussi que Snowdonia, un poil moins ambitieux et conquérant. Mais cela n’enlève rien au charme de l’ensemble.

Uneasy Rider, toutes guitares dehors, se défend plus que bien et renvoie avec humour et intelligence au film légendaire du cinéma américain et à la légende qui va avec. Voilà à quoi nous en sommes rendus, semble chanter J.P. Pitts. C’est plutôt bien vu. La musique de Surfer Blood est un bon témoignage de cette culture (celle de l’Amérique intelligente, celle du bien vivre floridien, mais aussi celle du rock à guitares) qui s’évapore avec le temps. Est-on condamné à se contenter de traces du passé, de disques répliques qui essaient de restaurer par l’esprit un âge d’or disparu ? C’est ce que sous-entend un Dewar, nostalgique et qui plonge dans les souvenirs d’adolescence du chanteur. Pitts voyage dans le temps. Il tente de saisir ce qu’il y avait de bien d’hier et qui manque aujourd’hui. Le bonheur d’aujourd’hui n’existe que parce qu’il fait écho aux souvenirs du passé. Surfer Blood est le groupe américain le plus Proustien. Comme lui, c’est un groupe menteur et qui évidemment invente tout ce qu’il raconte. Faussement triste, faussement heureux. Il faudra que tout cela éclate au grand jour. Possible que cette sensation de bonne musique ne soit qu’un mirage, qu’un écran de fumée. On le prend comme il est.

On the first day of the new year
Morning, January first
This past year wasn’t great
And I think it’s getting worse.

Il y a moins lucide.

Tracklist
01. Dessert Island
02. Karen
03. Carefree Theatre
04. Parkland (into the silence)
05. In The Tempest’s eye
06. In My Mind
07. Unconditional
08. Summer Trope
09. Uneasy Rider
10. Dewar
11. Rose Bowl
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